# Antoine Depage, un médecin dans la guerre

Près de la place Georges Brugmann et de la rue Joseph Stallaert à Ixelles se trouve un monument dédié à Antoine Depage. Pour beaucoup de personnes, ce nom n’évoque plus grand-chose hormis peut-être une rue parallèle à l’Université Libre de Bruxelles. Et pourtant…

Antoine Depage 
  - Collection Cegesoma – Bruxelles n° 92264 ©

Antoine Depage - Collection Cegesoma – Bruxelles n° 92264 ©

Cet homme au destin fabuleux sera sans doute le plus grand médecin belge de la Grande Guerre. À la veille de la Première Guerre mondiale, ce n’est pas seulement l’armée qui n’est pas préparée mais l’ensemble du pays qui, de par sa neutralité, ne pensait pas être touché par ce conflit. Par rapport à ce manque de moyens et ce constat alarmant, un homme prendra la responsabilité de réorganiser les services médicaux. Dès 1912, Antoine Depage se formera à la chirurgie de guerre. Privilégiant les soins à apporter aux blessés et la recherche médicale, cet homme atypique mettra toute son énergie à sauver des vies. Il n’hésitera pas à bousculer les traditions et les ordres établis au profit de la médecine qui n’était que trop souvent freinée par la bureaucratie et les idées préconçues.

La grande destinée de ce fabuleux médecin dénotera avec ses premières années d’études secondaires

Les débuts d'un illustre médecin

Né à Boitsfort le 28 novembre 1862, Antoine Depage grandit dans une famille de notables locaux. Son père, Frédéric Depage, était fermier et bourgmestre de Boitsfort. Il occupera ces fonctions de ses 35 ans jusqu’en 1868. En 1852, il épouse Elisabeth La Barre avec qui il aura neuf enfants : une fille et huit garçons, dont un mort prématurément. A. Depage sera d’ailleurs élevé en grande partie par sa grande sœur Nelly.

La grande destinée de ce fabuleux médecin dénotera avec ses premières années d’études secondaires. Qualifié d’élève perturbateur et d’assez moyen, ce qu’il reconnaîtra lui-même, il est renvoyé du pensionnat de l’Athénée de Tournai. Après ses études secondaires, il travaille à la ferme avec son père qui voulait le sensibiliser aux réalités de la vie. Il se lie d’amitié avec deux jeunes garçons : Armand et Edmond Solvay. Ces derniers ne sont autres que les fils d’Ernest Solvay (chimiste et industriel belge de renom) qui a établi sa maison de campagne non loin de chez les Depage. Sous l’influence de leur fréquentation, Antoine Depage décidera de continuer des études supérieures à l’Université Libre de Bruxelles. Selon l’anecdote, son inscription en médecine reste le fruit du hasard. Ne sachant guère quelle filière choisir, l’employé du guichet d’inscription lui demanda s’il voulait s’inscrire en médecine ou en droit. À cette question, il répondit : "Sont-elles toutes deux au même prix ?" L’employé d’un air hagard crut d’abord à une plaisanterie. Cependant, voyant que la question de son interlocuteur était très sérieuse, il l’inscrivit en médecine où il y avait, en 1880, moins d’élèves qu’en droit.

Une deuxième rencontre importante dans la vie du futur docteur Depage est celle avec une autre figure emblématique belge : Paul Héger (né le 8 mars et décédé le 15 février 1906), docteur en médecine et professeur à l’Université Libre de Bruxelles. Paul Héger appuiera la formation d’Antoine Depage qui, malgré des débuts difficiles dans ses études de médecine, réussira celles-ci avec grande distinction. Il se spécialise en chirurgie et part à l’étranger, tout comme Paul Héger l’avait fait avant lui, pour parfaire sa formation. Le talent d’Antoine Depage pour la médecine lui permit d’enseigner à l’université qui l’avait formé.

Paul Héger confiera son père souffrant à Antoine Depage. En s’occupant de Constantin Héger , il rencontre une certaine Marie Picard nièce de Paul Héger. Antoine et Marie se fréquentent longuement et en 1893, ils se marient.

L’ascension fulgurante du simple médecin

En 1895, Antoine Depage deviendra chef du service de chirurgie à l’Hospice de l’Infirmerie puis à l’Hôpital Saint-Jean de Bruxelles. Dans ce dernier hôpital, soucieux des avancées scientifiques, le docteur Depage mettra en place le premier laboratoire de recherches cliniques de Belgique.

1890 à 1913 seront les années où Antoine Depage sera le plus actif au niveau de l’enseignement et de la diffusion de la chirurgie. Il fondera une revue sur la chirurgie ("L’Année Chirurgicale") qui aura une renommée mondiale et créera aussi la Société internationale de Chirurgie qui existe toujours à l’heure actuelle sous le nom de "International Society of Surgery (ISS/SIC)". Les premiers congrès de cette société, dont il sera secrétaire, se tiendront d’ailleurs à Bruxelles. Il sera aussi proche du palais royal belge et participera entre autres aux soins de santé du roi Léopold II.

L’un des plus grands combats du docteur Depage sera d’améliorer l’efficacité des soins apportés aux malades

Une expérience prophétique

L’un des plus grands combats du docteur Depage sera d’améliorer l’efficacité des soins apportés aux malades. Selon lui, cette efficacité n’est possible que par l’emploi au sein des hôpitaux, de personnel infirmier formé et extrêmement compétent pour seconder les médecins dans leurs tâches. D’après lui, la tradition et la bureaucratie constituent un second frein au progrès de la médecine.. Tout au long de sa carrière, il sera attentif aux nouvelles conceptions et techniques qui améliorent les soins apportés aux patients. Il n’hésite d’ailleurs pas à s'opposer aux différentes institutions qui préféraient agir selon les règles établies plutôt que de chercher des innovations.Dans cette logique, Antoine Depage crée sa clinique privée située place Georges Brugmann. Cette clinique sera une de plus moderne de son époque, ce qui posera de nombreux problèmes de budget.

Son engagement se fait aussi en politique et dans des domaines plus inattendus tel que le scoutisme. Soucieux de pouvoir contrecarrer le pouvoir du Conseil des Hospices (qui gère les hôpitaux bruxellois) dont le budget était octroyé par le Conseil Communal, il s’inscrira comme conseiller sur la liste libérale.

Le travail d’Antoine Depage comme chirurgien se fera aussi dans des conditions extrêmes. Une des expériences les plus importantes de sa carrière de chirurgien est son engagement dans la Guerre des Balkans en 1912. Il se met au service de la Croix-Rouge de Belgique et met sur pied une équipe médicale pour rejoindre la Turquie. Dans cette équipe, on retrouve sa femme comme infirmière et son fils comme brancardier. Il fera appel aussi à d’autres médecins dont le chirurgien Fernand Neuman (né à Bruxelles le 1er novembre 1879 et décédé à Jambes le 19 juin 1958) qui deviendra son bras droit durant ce conflit. Cette confrontation avec la réalité du terrain lui permet d’acquérir une connaissance de la chirurgie de guerre non négligeable pour la suite de sa carrière.

Le principal problème constaté par les chirurgiens lors de la Guerre des Balkans est le transport des blessés. Les hôpitaux étant situés trop loin de la ligne de front (on peut facilement estimer la distance entre le front et l’hôpital le plus proche à 50 km), de nombreux blessés sont restés sur le champ de bataille faute de moyens pour les transporter.

Malheureusement, l’expérience de chirurgien de guerre d’Antoine Depage ne s’arrêtera pas à la Guerre des Balkans

Depage sur le front

Malheureusement, l’expérience de chirurgien de guerre d’Antoine Depage ne s’arrêtera pas à la Guerre des Balkans. En août 1914, il est chargé par la reine des Belges, Élisabeth, de l’organisation médicale de la Croix-Rouge. Le rôle de celle-ci pendant la Première Guerre mondiale était de mettre à la disposition de l’armée belge le matériel et les médecins nécessaires à la guerre. Or, à la veille du conflit, elle n’est pas capable de fournir le minimum des ressources que l’on en attend. Dès lors, on met en place de nombreuses ambulances (hôpitaux improvisés). Ces ambulances feront partie d’un réseau médical et administratif contrôlé : celles qui arboraient l’insigne de la Croix-Rouge abusivement seront supprimées ! A. Depage, avec l’aide de son épouse, entre autres, crée une ambulance de 1.000 lits dans le Palais Royal. Grâce à leurs efforts, le Palais sera équipé de salles d’opération - où A. Depage opérera personnellement les cas les plus graves -, de radiographie et d’un laboratoire.

Les Allemands contrôlent, dès le mois d’octobre 1914, la plupart des hôpitaux de la Belgique occupée, limitant fortement le pouvoir d’action d’Antoine Depage. Dès lors, fin du mois d’octobre, celui-ci quitte clandestinement Bruxelles en passant par la Hollande, pour rejoindre le roi des Belges Albert Ier à Furnes (au sud de Coxyde). Il sera suivi de sa famille un peu plus tard.

Durant ce mois d’octobre, la première bataille de l’Yser se termine et laisse une armée livrée à elle-même, sans ressource médicale étant donné qu’elle est coupée du reste de la Belgique. Les blessés du front de l’Yser sont donc évacués vers l’arrière (souvent en France ou en Angleterre). Dès lors, de nombreux soldats succombent de leurs blessures ne recevant pas les soins adéquats assez rapidement. Face à ce constat désastreux, le Roi donne comme mission à Antoine Depage d’organiser, comme il l’avait fait en Belgique occupée, les ambulances du front. Il fera donc tout son possible pour mettre sur pied des ambulances et améliorer les services existants.

En novembre 1914, le couple Depage s’installe à Calais. Il prend alors le commandement d’une ambulance installée dans l’Institut Jeanne d’Arc et la transforme en hôpital chirurgical.

L’expérience d’Antoine Depage lors de la Guerre des Balkans a mis en évidence l’importance de la proximité des soins que les soldats devaient recevoir. Fort de ce constat, le roi Albert Ier, désirant rester avec son armée, réside à La Panne (proche du territoire français) et demande à Antoine Depage de créer une ambulance de grande chirurgie dans cette localité proche du front. Grâce à la Reine et à son entourage, Antoine Depage bénéficiera d’un hôtel qu’il pourra aménager à sa guise pour en faire un hôpital efficace. Il faudra 6 semaines pour qu’il transforme l’Hôtel de L’Océan en hôpital . Ainsi, le 21 décembre, l’Ambulance de L’Océan est opérationnelle. Le docteur Depage vivra de 1915 à 1918 dans cette ambulance où il consacrera toute son énergie à rendre celle-ci la plus efficace possible si bien que cette ambulance deviendra un modèle de référence pour les alliés.

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