# Aider son pays et s'aider soi-même : les actes de Résistance durant la Première Guerre mondiale

Carte postale illustrant les élans patriotiques de certains, qui constituent une forme de résistancese passive  - Collection privée, Monsieur Bertholot ©

Carte postale illustrant les élans patriotiques de certains, qui constituent une forme de résistancese passive - Collection privée, Monsieur Bertholot ©

Le maquis, Jean Moulin, les attentats, les Justes parmi les nations : pour l'énorme majorité de la population, le terme "résistance", fait directement référence à la Deuxième Guerre mondiale. Si certains actes de résistance de 1914-1918 peuvent se retrouver près de trente ans plus tard, une grande partie de ceux-ci sont de nature très différente. On ne parlera pas de résistance armée par exemple. Lors de la Première Guerre mondiale, l'aspect combattant de la Belgique, qui n'a pas capitulé, la neutralité et l'intégrité des Pays-Bas qui sont restés neutres pendant les quatre années de guerre ainsi que la dimension politique particulièrement dissemblable ont un impact très important sur la résistance et ses actions. En effet, Si la Belgique se devra d'abandonner son statut de pays neutre lors de l'attaque allemande pour rejoindre l'alliance franco-russo-anglaise, les Pays-Bas, pays voisin, qui ne seront pas attaqués joueront un rôle bien particulier. Ils seront le territoire de passage, la plupart du temps en fraude, des hommes vers le front, des marchandises ou des lettres vers la Belgique occupée. L'armée hollandaise restera très indulgente envers ces trafics et envers l'ensemble des belligérants, beaucoup de déserteurs allemands y trouveront également refuge.

La résistance prendra donc toute une série de formes différentes.

D'un côté, les civils s'organisent pour faire face aux restrictions en mettant en place un marché noir intérieur puis international, avec des filières d'importation de produits interdits ou rares. La longue frontière avec les Pays-Bas servira de terrain de jeu à des passeurs en tout genre. Ceux-ci ne s’arrêtent pas aux aliments, certains se spécialisent bientôt dans le transport de lettres ou d'hommes vers le front ou les pays alliés. Le patriotisme se traduit aussi par le refus de travailler pour l'occupant, ce qui vaut à bon nombre d'hommes de se faire emprisonner en Allemagne.

Il ne faut évidemment pas oublier les "porte-drapeaux" qui donnent l'exemple par leur résistance aux directives des occupants comme Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles ou le cardinal Mercier, primat de l'Église belge pour n'en citer que deux.

Enfin, des organisations importantes de nombreux activistes assemblés sont remarquables comme celle de presse clandestine (par exemple la Libre Belgique) ou celles dont le but est l'espionnage des lignes arrières allemandes au profit des alliés.

Le commencement

La mise en place du Gouvernement Général en Belgique qui sera l'organe de gouvernement de l'occupant, est installé dès les premières semaines de septembre 1914. Il comportera un gouvernement central à Bruxelles et des gouverneurs décentralisés dans les provinces, les Kommandantur. Les Allemands organisent dans la foulée les postes et patrouilles le long de la frontière néerlandaise. Les hommes qui y prennent place ont des ordres très précis et doivent les suivre rigoureusement sous peine de lourdes sanctions. Un "Halt" des sentinelles sera suivi d'un coup de feu dans les airs si l'ordre n'a pas été suivi, puis d'un tir au corps si la personne ne se soumet toujours pas.

Au début de la guerre, ce sont surtout les soldats anglais ou français, qui se sont retrouvés séparés de leurs unités par l'avancée rapide des Allemands, que des passeurs aideront à éviter les miradors et les projecteurs. Les passeurs se trouveront principalement parmi les populations frontalières, ayant une bonne connaissance du terrain. Issus de toutes les classes populaires, ils seront motivés par l'aspect patriotique mais également par l'aspect financier, en effet, très peu de passages ne nécessitaient pas de participation financière (notamment pour acheter les sentinelles). Avec l'avancée de la guerre, certains se spécialiseront, si les femmes se tournent plus vers la contrebande de lettres, certains deviendront maîtres dans l'art du trafic de vivres ou d'hommes. Près de 200 soldats seront sauvés grâce à eux des camps de prisonniers. Les Belges ne chercheront pas à passer la frontière (à part bien sûr les frontaliers comme une partie des habitants de Visé qui fuient les combats et la destruction de la ville). Ce n'est qu'à partir de décembre 1914 et l'appel du roi Albert Ier, aux Belges en âge de porter les armes, de passer la frontière pour rejoindre l'armée sur l'Yser que les passages s'intensifient. Peu à peu s'organise une société de passeurs qui aident ces jeunes hommes à passer la frontière. Ces passeurs sont parfois aussi contrebandiers. Ils ont fait de la frontière leur gagne-pain et transportent de part et d'autre des lettres, des victuailles ou des journaux interdits. Certains d'entre eux se font arrêter, sont jugés par des tribunaux de campagne et envoyés en Allemagne purger une peine de travaux forcés. D’autres perdront la vie, tués sur la frontière.

Si certains actes de résistance de 1914-1918 peuvent se retrouver près de trente ans plus tard, une grande partie de ceux-ci sont de nature très différente

Réponse des Allemands

Afin de contrecarrer les plans de passeurs toujours plus inventifs, les Allemands améliorent sans cesse les obstacles au passage. Dès octobre 1914, les civils sont contraints de porter en permanence une carte d'identité lors de leurs déplacements. Les patrouilles à cheval ont ordre de tirer sur tous ceux qui tenteraient de forcer le passage et représentent une entrave importante au départ. Des points de traversée sont aménagés mais les sentinelles fouillent les voyageurs et vérifient consciencieusement les papiers d'identité. Malgré ces précautions, il reste aisé de traverser la frontière frauduleusement et cette situation force les Allemands à renforcer leurs dispositifs. L'émigration de familles ne représente pas une menace aux yeux de l'occupant à l'inverse des 30.000 hommes encore présents sur le sol belge. Ils sont en effet capables de porter les armes dans les tranchées aux côtés du Roi des Belges et susceptibles de fournir aux alliés des renseignements militaires sur les mouvements et positions allemandes. Au terme de nombreuses tentatives d'enrayer le phénomène et après avoir essuyé autant d'échecs, les Allemands se résolvent à placer une clôture électrifiée au printemps 1915.

La construction en est malaisée, la zone frontalière étant soumise aux intempéries et offrant un sol humide. Installer une ligne à très haute tension sur une distance de plus de 200 km représente un projet extrêmement novateur pour une époque où l'on a peu recours à l'électricité. La mise en place prend du temps et la phase finale est entamée au milieu de l'année 1917. A 300 mètres avant la frontière, débute la zone interdite, délimitée par de larges pancartes sur lesquelles figure un texte en trois langues avertissant du danger de mort. La zone est parsemée de miradors et de projecteurs, disposés tous les 1 à 4 km. Ensuite, l'on se heurte à plusieurs rangées de fils barbelés pour parvenir à la clôture proprement dite constituée de trois fils électrifiés, posés sur une hauteur variant entre 1m50 et 2m. Ce "no man's land" est miné à certains endroits. Les patrouilles ont ordre de faire feu sur toute personne se trouvant à moins de 100 m de la clôture, dans la zone intermédiaire.

Malgré cette barrière qui semble infranchissable, les candidats restent nombreux et les passeurs qui trouvent des failles s'enrichissent. Ainsi, certains n'hésitent pas à sectionner les fils électrifiés grâce à des pinces isolées. Cette méthode n'est pas sans risque : certains passeurs ou clients meurent ainsi électrocutés. De plus, toute coupure dans un fil déclenche des alarmes auprès des sentinelles.

Certains passeurs préfèrent espionner les habitudes des sentinelles et des relèves afin de profiter de moments de faiblesse. Le meilleur moyen de franchir la frontière reste, jusqu'à la fin de la guerre, de corrompre les sentinelles. Les passeurs qui recourent à ce procédé réclament un tarif plus élevé, pouvant monter jusque 1000 marks, contre une vingtaine pour un passeur "normal". L'on pouvait également recourir à la force pure : atteindre les postes de garde à la faveur de la nuit et les contraindre à ouvrir un passage. Cette solution n'est pas aisée, ainsi, lorsque le 13 septembre 1918, 350 hommes légèrement armés tentent de forcer le passage, 200 soldats leur répondent et réussissent à en abattre quelques-uns, provoquant la fuite de tous les autres.

En novembre 1918, on dénombre 25.000 Belges ayant passé la frontière. Les morts s'élèvent à 500, civils et Allemands, déserteurs ou soldats confondus.

Ils sont en effet capables de porter les armes dans les tranchées aux côtés du Roi des Belges et susceptibles de fournir aux alliés des renseignements militaires sur les mouvements et positions allemandes

Une opération musclée

Malgré tous ces dangers, une tentative musclée, la plus spectaculaire de toutes, se déroule le 4 janvier 1917. Les Allemands la décrivent en ces termes : "Malgré la pluie, le gel et la neige, et grâce aux inondations [...], un bateau démarre du pont de chemin de fer de Liège à 1h30 du matin. La patrouille sur le pont l'aperçoit et ouvre le feu, ce qui alarme les autres patrouilles sur les rives de la Meuse. Toutes les patrouilles jusqu'à la frontière se regroupent autour du fleuve et tirent dans la même direction. Le bateau entre en collision avec le bateau allemand surveillant la Meuse, il est endommagé sur le côté droit mais n'arrête pas sa course. Les mitrailleuses placées avant la frontière ouvrent le feu à leur tour. Enfin, les dernières patrouilles de Lixhe et Nivelles tentent de l'arrêter avant qu'il n'entre en territoire hollandais. Des coups de feu auraient également été tirés depuis le bateau".

Après une entrevue avec les Néerlandais, les Allemands rapportent le nombre de 91 Belges qui auraient passé la frontière ce soir-là, un seul ayant été blessé. Les sources belges présentent une version sensiblement différente. Elles placent l'heure de départ à minuit et relatent une première rencontre avec le bateau allemand avant celle avec la patrouille du pont. De plus, ce même bateau allemand n'entre pas en collision avec le remorqueur utilisé par les fuyards mais bien avec une île et chavire. Un fait héroïque n'est pas rapporté par les Allemands mais bien par les Belges : le remorqueur Atlas V, cible des mitrailleuses et des patrouilles, aurait forcé le passage en fonçant droit sur le ponton où se trouvaient les Allemands, détruisant ainsi phares, mitrailleuses et mitrailleurs. Les sources belges indiquent par ailleurs que l'Atlas V aurait fait retentir sa sirène après ce combat en signe de victoire. Enfin, elles évoquent 107 passagers descendus à Eysden à la fin de ce périple. Une troisième version fixe ce nombre, "certain", à 103. Dans cette version, le bateau allemand, décrit comme une barque, est littéralement coupé en deux par le remorqueur qui détruit ensuite le ponton en bois où étaient postés les Allemands.

L'une comme l'autre seront démasquées et fusillées par les Allemands

Les grands hommes

À côté de ces activités, se met en place une résistance "intérieure". Beaucoup d'hommes et de femmes prennent courageusement position, ouvertement ou non contre le régime d'occupation. Certains vont donc s'opposer directement aux Allemands. Parmi ceux-ci, on peut citer deux figures importantes de cette résistance patriotique: le bourgmestre de Bruxelles Adolphe Max et le cardinal Mercier.

En écrivant la lettre "Patriotisme et endurance" au Noël 1914, lettre qui sera lue dans un grand nombre d'églises le 1er janvier 1915, le cardinal Mercier se met en position d'opposition claire au régime d'occupation. Cette lettre, qui appelle le peuple belge à soutenir son armée, à ne pas se laisser aller à la défaite et à garder l'honneur de la patrie, est une attaque en règle envers l'Allemagne : "Les autres puissances s'étaient engagées à respecter et à protéger la neutralité belge : l'Allemagne a violé son serment, l'Angleterre y est fidèle. Voilà les faits". Sa position de cardinal lui permet de ne pas être emmené en Allemagne et il gardera ses positions, défiant l'autorité occupante tout au long de la guerre, notamment en s'opposant aux déportations des chômeurs belges.

Le bourgmestre A. Max, quant à lui, reste dans les mémoires comme l'image même de la résistance politique. Il refuse dès 1914 d'appliquer certaines décisions allemandes ainsi que de soumettre son administration à leur contrôle total. Il a de moins de "chance" que le cardinal Mercier et sera emprisonné en Allemagne dès 1914 et ce jusqu'en novembre 1918.

Enfin, il reste tous ceux qui résistent clandestinement. Dans une Belgique où la censure est omniprésente, la population ne sait plus où trouver des nouvelles honnêtes de la situation nationale et internationale. C'est dans ce contexte que naît toute une série de journaux clandestins dont le plus populaire sera sans aucun doute la Libre Belgique. Fondée en 1915 par un petit groupe d'hommes, le journal a pour but de transmettre les informations du "dehors" et de grands articles patriotiques à la population belge. Délivré directement de main à main, près de 600 collaborateurs participeront à sa diffusion entre février 1915 et novembre 1918. Certains seront arrêtés et fusillés ou condamnés à perpétuité par l'occupant.

L'autre pendant de la résistance clandestine sera la mise en place des "services" de renseignement. Ceux-ci, composés le plus souvent d'une vingtaine de personnes, dénombrent plus de 200 petites entités, indépendantes ou non. Au début de la guerre, la plupart travaillent pour les services de renseignement belges et français mais seront de plus en plus "recrutés" par le SIS anglais, ancien nom du MI6, le service secret anglais. Le plus connu de ces services de renseignement et un des plus importants est certainement le réseau de la Dame Blanche. Avec plus de 1.300 agents qui couvraient la Belgique et le Nord de la France, ce service a collecté des informations sur les mouvements de troupes allemandes durant les deux dernières années de la guerre au profit des Anglais.

Pour finir, il ne faut pas oublier deux femmes parmi les plus connues qui ont participé à cette résistance active dans notre pays : Edith Cavell, citoyenne britannique et membre du Secret Intelligence Service, infirmière en Belgique qui organisera avec l'aide de son réseau "Yorc" le passage de centaines de soldats alliés aux Pays-Bas ou encore Gabrielle Petit qui se rendra célèbre par sa collecte d'informations sur les mouvements de troupes allemandes. L'une comme l'autre seront démasquées et fusillées par les Allemands.

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