# François, un jeune soldat le coeur léger

“Je suis parti le coeur léger, ne croyant pas du tout à la guerre” C’est en ces termes que François Gonty commence son journal de guerre. En 1911, à 20 ans, comme tous les jeunes hommes de son âge, il effectue son service militaire. Il ne sait pas encore que trois ans plus tard, il sera de nouveau les armes à la main. François Gonty sera de retour sous les drapeaux dès la mobilisation générale du juillet 1914. Le pays, pas encore en guerre, est en état d’alerte. Les soldats font l’inventaire de leur “barda”.

François, un jeune soldat le coeur léger   - Tous droits réservés ©

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Dans leurs affaires, un précieux carnet de notes. Parce qu’on leur a recommandé, parce que cela permet d’évacuer des sentiments parfois très forts, François Gonty, incorporé au 10e de Ligne, se met à écrire. Il commence ses notes à la date du 28 juillet 1914. Dans son carnet, il va noter les différents mouvements des derniers jours de juillet 1914 à la fin de 1915. Sans fioritures, très sobrement et posément, il va consigner les évènements du jour, souvent en les concentrant sur les faits les plus simples, les énonçant l’un après l’autre, méthodiquement. ses états d’âme mais ans un compte-rendu factuel et chronologique, il raconte “sa” guerre. Les longs trajets d’Arlon à Bonnine et de Bonnine à Zeebrugge en passant par Velaine et Marchovelette, les confrontations avec l’ennemi qui “cannone” parfois sans interruption entre trois et huit heures du matin, soit cinq heures non-stop passées à leur tenir tête…

Lorsque la situation s'aggrave

On suit d’heure en heure une situation qui s’aggrave. Les mots ne sont pas là mais on peut imaginer la panique qui s’empare des troupes quand petit à petit, ils se rendent compte de leur mauvaise posture. Certains des amis de François sont mortellement touchés.

Nous sommes obligés de battre en retraite. Cela n’est pas chose facile” écrit François à la date du 19 août 1914. Il essaye de ne pas se démotiver : “ Je crois que nous leur avons infligé des pertes sérieuses”, écrit-il pour se mettre du baume au coeur. Une certaine désorganisation semble gagner les troupes. Des soucis logistiques aussi viennent s’ajouter au danger. François et ses amis attendent deux jours avant de pouvoir manger. Il erre ensuite perdant de vue sa colonne et loge chez une dame dont il explique que c’est elle qui lui fournit de quoi subsister. On perçoit, derrière la volonté d’être factuel, une éternelle reconnaissance. La route est longue mais jamais François ne se laisse aller au désespoir malgré le froid, la fatigue et la peur.

François n’assistera pas personnellement à la prise d’Anvers, se trouvant à ce moment-là à quelques kilomètres de là, mais il entend la bataille qui fait rage : “On entend gronder le canon; Cela doit être terrible”.

Les marches de nuit reprennent. C’est la déroute. Le génie fait sauter les ponts derrière les troupes afin de freiner l’avancée ennemie. De recul en défaite, les troupes arrivent au niveau de l’Escaut qu’ils défendent aussi bien qu’ils le peuvent. “Violentes attaques”, “bombardements violents” sont leur lot quotidien. Il assiste lui aussi, impuissant, au repli sur l’Yser.

Sur l'Yser

De la bataille de l’Yser, François Gonty fera somme toute un compte-rendu assez laconique. On ressent son courage mais il ne fait pas du tout part de ses états d’âme, comme si il regardait les combattants en spectateur lointain. Est-ce une distance pour ne pas trop se laisser atteindre? Est-ce parce qu’il ne mettra des mots sur ses pensées que plus tard bien ? Nul ne sait et si l’on comprend, et admire, le fait que François fasse son devoir, on ne peut que s’interroger sur ses longs silences et sur leur signification.

Une longue guerre

La première bataille de l’Yser passée, François Louis Gonty part avec son régiment pendant de longues nuits faire et refaire les tranchées, abîmées par les tirs pendant la journée. Noël ne sera différent des autres jours que par la ration de fromage et de chocolat reçue. Là aussi, aucun atermoiement. François se concentre sur son devoir.

Ses compagnons et lui-même vont aller se poster dans la région de Réning. Là aussi, c’est un aller-retour continuel de et vers les tranchées. Le 1er mars, ils sont relevés et François souligne apparemment soulagé : “Le secteur est beaucoup plus tranquille qu’à Nieuport

Le 8 mars, il écrit : " Repos à La Panne jusqu’au 26 ". De ces périodes de repos, François ne dit rien non plus, toujours cette impressionnante chape de plomb sur son ressenti personnel mais l’on imagine des balades dans La Panne, des parties de cartes et des discussions sur la situation et les derniers événements. Le 27 mars, ils sont “de piquet” à une ferme, la ferme de la Violette qui gagnera, vu l’environnement hostile, le surnom de “La ferme maudite”.

Mais François Gonty est également le spectateur de la volonté de l’armée d’occuper les troupes lors des moments de pause ou de longues attentes par des activités physiques surtout. Surtout ne pas laisser les troupes développer des pensées sombres ou de nature à se démoraliser !

Le 17 mai, il assiste à une conférence sur les faits s’étant déroulés en territoire belge à l’automne 14. De nouveau, il ne dit rien de ce qu’il en pense, là où d’autres soldats peuvent être relativement prolixe dans leurs écrits. Le 23 mai 1915 : “On nous apprend une bonne nouvelle, l’Italie a déclaré la guerre à l’Autriche”.

Plongé dans les horreurs de la guerre, il note qu’à la date du 3 juin, un caporal est “atteint mortellement au ventre”. Le 5, il assiste à l’enterrement “d’un bon camarade qui savait rendre service à ses frères d’armes”. La vie est dure, la guerre l’est encore plus dans ses injustices et ses décisions fatales. Il faut malgré tout continuer de servir son pays, s’accrocher à la vie et à l’espoir de retrouver enfin la paix et la liberté.

Retour aux tranchées

C’est un retour aux tranchées plutôt triste qui attend François. Les jours de réserve et de service se suivent et se ressemblent. Quant aux jours de repos, ils sont trop courts que pour que le jeune homme puisse récupérer convenablement des différentes conséquences physiques et morales du conflit. C’est la routine, aucun évènement particulier ne se profile si ce n’est un retard dans la relève dont les soldats sont “victimes” le 10 juin 1915 vers deux heures du matin. Aucune explication quant aux raisons possibles de ce retard. Il pourrait sembler inutile de relever ce genre de détail mais ce serait oublier un peu vite que dans un environnement hostile comme l’était le front, chaque détail, chaque élément de vie était amplifié. Et chaque possibilité d’accomplir un acte qui reliait le soldat à sa condition d’humain pouvait être soulignée avec autant d’emphase qu’un “grand événement”. Ainsi, François écrit-il : “Nous allons au bain à Wulpen” et peut-être est-ce ainsi le moyen de se souvenir du dernier moment où il fut possible de se décrasser convenablement...

Un mot de conclusion

Les dernières pages du carnet se précipitent apparemment jusqu’au printemps 1916 avant de s’arrêter brusquement sur l’attaque dont est victime Joseph Meunier, un ami proche de François. Ainsi se termine le récit de François Gonty par lui-même. On ne saura rien du restant du parcours de guerre de François à partir de ce carnet même si l’on suppose qu’il sera de l’offensive finale en 1918. De part d’autres documents, sa carte du feu et ses décorations notamment, on devine qu’il aura fait la guerre d’un bout à l’autre.

Il semblerait aussi qu’il ait écrit au Baron Joseph de Dorlodot chargé par le gouvernement en exil de faire circuler les informations entre familles pour le gouvernement belge pour obtenir des informations sur ses proches restés en Belgique occupée, à Melliers. Ceci montre l’inquiétude qui a pu être la sienne lors de ses heures de soldat alors même qu’il n’en dit mot tout au long de son carnet.

L’inquiétude d’un jeune homme qui, adulte, ne verra pas le début de la Seconde Guerre décédant avant celle-ci et nous laissant en héritage les mots du jeune homme de 23 ans qu’il fut. Un jeune homme qui aurait sûrement aimé ne jamais avoir à faire la guerre. C’est justement pour qu’il n’y ait plus de conflit qu’il est important de transmettre les mots de François, le jeune qui partit un jour de juillet 1914, le coeur léger, ne croyant pas du tout à la guerre...

 

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