# Edouard, un ado dans la guerre

Edouard n'a que douze ans lorsque la Belgique est envahie par les troupes allemandes. Il est natif du petit village de Thieulain, dans le Hainaut, où il voit le jour en 1902, au tournant du siècle.

Edouard un ado dans la guerre  - Tous droits réservés ©

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Ses parents exploitent une ferme bien connue des habitants, la ferme de l’Amourette. C’est une famille aimante, soudée et qui vit dans la localité depuis très longtemps.

Le jeune Edouard poursuit des études à Ath quand la guerre vient bouleverser son existence d’enfant préadolescent. Il mènera tant bien que mal sa scolarité, tour à tour témoin de l’entrée en guerre, du déroulement de celle-ci au coeur de son village mais également de l’impact que l’occupation aura sur le monde éducatif et sur les élèves.

L’histoire d’Edouard nous permet de plonger dans le témoignage de guerre d’un jeune qui va grandir, passer de l’enfance et de ses doux souvenirs à l’adolescence dans un contexte difficile mais cela nous permet aussi de voir à quel point un contexte de conflit et d’occupation du territoire a un impact sur l’organisation de la vie scolaire et la vie de milliers d’enfants et de jeunes. Bouleversements qui laisseront des traces dans la vie de nombreux de ces jeunes. C’est avec ses yeux, et sa plume, qu’Edouard va nous raconter sa guerre, son histoire, l’histoire de sa famille et de son village.

Une jeunesse volée

Edouard est en sixième, l’équivalent de notre première année secondaire, quand l’ordre de mobilisation générale arrive. Il voit l'armée belge  réquisitionner son école, le Collège Saint-Julien d'Ath. La remise des prix, synonyme de début de vacances, se déroule cette année-là dans une ambiance surréaliste empreinte d’excitation et d’angoisse: avancée de quelques jours en raison des circonstances, “elle a lieu dans la cour où sont rassemblées toutes les classes”. Le père d’Edouard est venu le chercher et, ensemble, ils reprennent le train vers Leuze pour rejoindre le domicile familial à Thieulain.

Les vacances débutent à peine, quand l’interminable attente cesse: la guerre est déclarée. Edouard retourne à Thieulain sans savoir s'il pourra revoir son école. Il s’intéresse à l’actualité mais celle-ci semble bien loin alors que l’histoire se joue à seulement quelques centaines de kilomètres: “L’armée belge se défend avec courage. Les garants de notre neutralité, l’Angleterre et la France, viennent au secours de notre pays. Mais à la campagne, c’est le début de la moisson. On n’a pas ou très peu de nouvelles”.

Malgré tout, l’annonce des atrocités allemandes et de l’occupation de Bruxelles se répand comme une traînée de poudre.

Le 22 août 14, la population est alarmée, les troupes envahissent Leuze, passent sur la route de Grandmetz non loin de là. C’est le 23 août qu’Edouard Decostre va être confronté réellement aux occupants. Des voitures d’Allemands passent devant la ferme familiale: d’abord une, puis deux et c’est rapidement une grande colonne de soldats, de camions et de cuisines roulantes qui défilent à Thieulain.

La vie avec l’ennemi

Il n’y a pas que les grandes villes et les sites industriels qui sont soumis à des réquisitions. Les zones rurales sont également touchées et les propriétaires de ferme sont tenus de donner à l’occupant qui du bétail, qui du matériel. Ceux qui n’obtempèrent pas sont sévèrement punis. Au fil du temps, l’occupant va devenir de plus en plus exigeant et précis dans ses demandes: le cuivre, les matelas…

En février 1917, le père d’Edouard est arrêté avec un de ses ouvriers de ferme, pour avoir dissimulé la possession d’un taureau aux Allemands. Il est emprisonné à Velaines et pendant sa détention, des officiers occupants réquisitionnent l’Amourette et en font leur point de chute. Ils s’y installent, soumettant la famille à une cohabitation forcée qui n’a rien d’agréable. Voici ce qu’en dit Edouard: “Dans notre habitation, 4 pièces sont réservées, deux pour le commandant, une pour les deux ordonnances et une pour le mess des officiers. Nous sommes réduits à vivre dans une pièce de séjour et une chambre. Mais pour accéder à leur mess, les Allemands doivent traverser notre séjour. Ils se servent de notre étuve, de notre vaisselle et de nos ustensiles. Les soirées dans leur mess sont bruyantes et tardives et ils utilisent parfois le piano.” La cohabitation est difficile mais obligatoire. Que faire en effet? Toute résistance se solderait par des punitions voire pire et c’est résignée mais extrêmement courageuse que la famille, avec le père revenu d’emprisonnement, prend son mal en patience. Pour tous les habitants de Thieulain, comme pour Edouard, la vie quotidienne est bouleversée mais pour l’enfant qu’il est encore, cela va également se manifester dans son éducation scolaire.

 

Dans notre habitation, 4 pièces sont réservées, deux pour le commandant, une pour les deux ordonnances et une pour le mess des officiers. Nous sommes réduits à vivre dans une pièce de séjour et une chambre. Mais pour accéder à leur mess, les Allemands doivent traverser notre séjour. Ils se servent de notre étuve, de notre vaisselle et de nos ustensiles. Les soirées dans leur mess sont bruyantes et tardives et ils utilisent parfois le piano.

Une scolarité bouleversée

La guerre empêchera Edouard de poursuivre une éducation complète dans un même établissement, comme tout enfant de son âge pourrait l’espérer.

En Septembre 14, le Collège d'Ath restant fermé, Edouard est  contraint de revenir à Thieulain où l’instituteur du village s’occupe de lui. Lors d'une courte visite à Tournai, il peut se rendre compte directement des dégâts causés par les troupes allemandes. Après avoir suivi les leçons particulières d'un séminariste puis d'un étudiant en droit privés, eux-mêmes, de cours, Edouard fréquente le Collège de Kain, dans le Tournaisis.

Les promenades des pensionnaires les conduisent parfois jusqu’ au Mont-Saint-Aubert où les Allemands ont démonté le clocher de l’église pour y installer un poste d’observation. Par beau temps, Edouard peut apercevoir depuis le mont en direction de Lille et Courtrai, des ballons d’observation derrière le front de bataille. Le collège de Kain est bientôt réquisitionné par les Allemands et Edouard ne peut plus s’y rendre pour étudier. C’est le collège Notre-Dame de Tournai qui prendra la relève en accueillant de nouveaux élèves. Pour s’y rendre, Edouard fera plusieurs heures de trajet, matin et soir, et ce quelle que soit la météo.

Edouard décrit très précisément ces trajets: “A la fin 1916: pour aller au collège Notre-Dame des Augustins à Tournai, je dois me lever à 5 heures et demie, partir à 6 heures et marcher 50 minutes seul le long de la route, pour prendre le tram à vapeur à la brasserie Mariage à Hacquegnies vers 7 heures. Le trajet en vicinal dure une heure et souvent plus. Les voitures sont mal éclairées, non chauffées et fréquemment contrôlées par un policier allemand. Les cartes d’identité sont alors examinées, les cartables et paquets sérieusement fouillés. Le convoi comporte normalement six voitures dont trois sont réservées aux Allemands et trois à la population civile, avec un fourgon au milieu. Arrivé à Tournai, je vais à pied de la gare au collège via la rue Royale et la rue St-Jacques où se trouve l’état-major de la VIe armée. Le trajet me prend vingt minutes. Les cours commencent à 8 h ½, mais j’arrive souvent en retard. Et c’est la même chose pour le retour à la maison. Cela représente 5 heures de déplacement par jour !

Mais ces cinq heures de trajet quotidiennes n’entament pas la motivation du jeune garçon qui emporte ses victuailles pour la journée: " J’emporte des tartines pour le midi : pain mi-gris, un œuf cuit dur et un peu de viande, laquelle est souvent du " singe ", c’est-à-dire du " corned beef " vendu en boîte".

En hiver, il fait trop froid et l’établissement scolaire fait face à une pénurie de charbon, essentiel pour chauffer les classes. Les cours sont suspendus mais Edouard continue à travailler chez lui, malgré les conditions difficiles : " Deux fois par semaine on reçoit des travaux à faire à domicile ".

Pendant ces longues heures de trajet, Edouard glane des renseignements sur les combats en cours. Si l'on ne sait pas s'il faisait quelque chose de ces renseignements, ils alimentent dans tous les cas sa connaissance du conflit. En 1918, certains établissements scolaires – Passy Froyennes, collège et pensionnat de Kain – sont devenus des hôpitaux. Le collège des jésuites est entièrement occupé et des pères soupçonnés d’espionnage sont déportés. Les cours sont donnés en ville en différents endroits.

" La première bombe, de faible calibre, est tombée à côté de l’église de la Madeleine. Je me trouvais en classe à 250 mètres de là. Tous les élèves se sont couchés sous les bancs en ayant très peur”.

J’emporte des tartines pour le midi : pain mi-gris, un œuf cuit dur et un peu de viande, laquelle est souvent du " singe ", c’est-à-dire du " corned beef " vendu en boîte.

Sous le choc

A Thieulain, la vie suit son cours avec son lot de frustrations face à un occupant de plus en plus nerveux et malgré tout, de petits bonheurs comme la joie d’être ensemble, même dans des conditions difficiles.

En octobre 1916, les Allemands créent la zone d’étape VI. Il s’agit d’une zone entièrement militarisée derrière la VIe armée, dont l’état-major est maintenant installé à Tournai. La commune de Thieulain est englobée dans cette zone qui est gardée militairement et ne peut être franchie sous peine de prison. Edouard l’explique ainsi: “Notre exploitation agricole est ainsi enfermée dans cette zone à proximité de la frontière, coincée entre la zone de front et la zone occupée. Les conditions de vie deviennent vite quasi impossibles au contact des intrus et de leur va-et-vient permanent. Sur les façades des maisons, des panneaux sont fixés indiquant la qualité du logement et le nombre d’hommes pouvant y loger. Il en est de même en ce qui concerne les chevaux. Une batterie d'artillerie a pris ses quartiers à la ferme. Après 3 à 4 semaines de repos, l’unité repart pour le front et quelques jours plus tard elle est remplacée par une autre. Lors de chaque départ au front, souvent la nuit, c’est une véritable "razzia" : poules, moutons, pommes de terre, fruits, légumes, foin, paille,… disparaissent. Nous devons alors tout nettoyer pour l’arrivée de la relève. Cela a duré jusqu’au 21 mars 1918, lors du déclenchement des grandes offensives des alliés sur le front ouest.”

Ce passage de “zone occupée” à “zone étape” a des répercussions sur les habitants de Thieulain et sur leur vie quotidienne. L’occupation se fait plus militaire encore, plus oppressante aussi au fur et à mesure que les occupants se sentent attaqués. L’inquiétude grandit entre difficulté de ravitaillement et couvre-feu. Pour Edouard, les cours qui avaient repris à la rentrée 1918 s’interrompent bien vite et il est témoin, au village, des soldats qui partent et reviennent de la ligne de front ainsi que des nombreux réfugiés français qui viennent trouver un endroit sûr où s’abriter.

Des sentiments mitigés

A la joie de voir enfin un long conflit se terminer domine un sentiment immense d’angoisse puis de révolte et de tristesse. D’angoisse car les troupes allemandes font sauter les carrefours et les maisons sur leur route. Ils occasionnent de grands dégâts matériels sur leur passage et la ferme familiale est menacée. Puis de révolte et de tristesse car l’Amourette est également touchée par un dynamitage malgré les précautions prises par la famille Decostre pour la protéger au mieux.

A la suite de l’explosion, la ferme familiale est en grande partie détruite. Elle offre un triste spectacle: “Les meubles sont renversés, le secrétaire de Papa est éventré. Du côté de la grande salle, le pignon, la moitié des murs latéraux et le plafond sont effondrés. Il n’y a plus de tuiles sur la maison, la grange et les étables. Partout ce sont des gravats et une odeur âcre de poussière et de suie”. Oui, le village est libéré, deux jours avant la signature de l’Armistice mais la famille est meurtrie dans ses biens et dans son amour-propre matériel. Les plaies mettront énormément de temps avant de cicatriser et jamais la famille d’Edouard n’oubliera ces heures difficiles qu’ils vécurent néanmoins ensemble.

Une reconstruction lente

Le père d’Edouard décédera en 1923, épuisé par les années de guerre et toute l’énergie passée à voir sa ferme détruite puis à la reconstruire patiemment.

Cela prendra des années pour que la famille obtienne des dédommagements et ce n’est qu’après de longues années de démarches administratives lourdes et pesantes que la famille Decostre peut enfin tourner la page de la guerre, recevant les indemnités dues, en 1929.

Après bon nombre d’années, la ferme familiale sera enfin reconstruite. Elle existe toujours et sert encore aujourd’hui d’implantation agricole, mais la guerre aura marqué de façon irrémédiable le village de Thieulain, la famille Decostre et surtout le jeune Edouard qui se souviendra toute sa vie de cette sombre période. Puissent les jeunes générations savourer le fait de ne pas vivre en guerre et de profiter d’une éducation sans remous.

Conclusion

Edouard Decostre est le symbole de l’enfance perturbée et gâchée par des années d’occupation et l’on ne peut qu’avoir un pincement au coeur quand celui-ci évoque le vélo reçu pour ses 12 ans et qu’il cache bien soigneusement pour éviter que l’occupant ne le lui prenne. Bien sûr, il a survécu à la guerre mais sa famille et lui-même garderont pour toujours les séquelles morales et matérielles de la confrontation avec la guerre, ce qu’aucun enfant ne devrait vivre.

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