# Anna, jeune épouse et amoureuse

Le journal d'Anna Dermine ou le quotidien et les amours d'Anna pendant la Grande Guerre,

Anna, une amoureuse pendant la guerre  - Tous droits réservés ©

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Anna Dermine est née à Malonne dans la Province de Namur le 18 septembre 1889. Elle va faire la connaissance de celui qui deviendra son mari, Félix Mottard, avant d’avoir vingt ans. Leur mariage va cependant tarder à se réaliser car Félix va tirer un mauvais numéro lors d’un tirage au sort pour l'armée en 1909 et il devra faire un long service militaire aux 1er Lanciers à Namur. Agée de 24 ans, Anna va finalement épouser Félix le 18 juillet 1914, ne se doutant pas que la Grande Guerre approche, et avec elle, de dures épreuves pour leur histoire d’amour.

Le 1er août 1914, deux semaines après leur mariage, Félix doit s’éloigner de sa femme suite à sa mobilisation pour une destination inconnue. La solitude et le chagrin deviennent de plus en plus insupportables pour la jeune épouse qui décide de partir à Calais, suite à un message caché qui lui apprend que Félix se trouve dans cette région française. Elle quitte Namur en janvier 1915 pour commencer un voyage qui la mène à Calais via Maastricht, Flessingue, Folkestone et Dieppe. Elle retrouve Félix le 29 janvier 1915 à Calais où ils habitent pendant quelques mois avant de partir à Gravelines à une vingtaine de kilomètres. Cette petite ville à proximité du front a été le témoin de plusieurs histoires de guerre comme celle que nous raconte Anna dans son journal. Elle l’a rédigé pendant 68 jours, le temps passé entre le départ au front de son Félix et le premier de ses retours au village au gré des permissions militaires.

Au travers ces pages, la puissance de l’attente, de la foi chrétienne, du courage et surtout de l’amour peuvent se lire de la main d’Anna qui "pense toujours à son chéri" comme elle l’écrit dans plusieurs de ses récits journaliers…

Après la fin de la guerre, le couple et leur fille Yvonne, née le 18 juin 1918 à Gravelines, sont rentrés à Namur où, tristement, Félix est décédé trois ans plus tard. Les vie d’Anna, de sa fille et de la nouvelle famille qu’elles ont recomposée lors de son deuxième mariage en 1927, ont été également affectées par la Deuxième Guerre mondiale, au cours de laquelle Anna perdra deux de ses enfants, René en 1940 et Pierre en 1944.

L’histoire d’Anna Dermine nous offre une image de ce que fut la première moitié du XXe siècle et les deux guerres mondiales pour une jeune fille, une épouse et une mère. Approchons-nous de la Grande Guerre au travers du regard de cette femme courageuse.

Les départs et les attentes

Les appels officiels, les affiches et les télégrammes pendant la Grande Guerre ont joué un rôle fondamental dans la mobilisation de troupes et le recrutement de soldats. Pour le cas d’Anna qui a décidé de quitter la Belgique pour se rapprocher de son mari et de son frère, les nouvelles reçues le 13 janvier 1916, ont marqué le début d’une longue expérience de guerre:

"à 1h je reçois une télégramme [m’indiquant] que mon frère part au front mais à 2h Félix reçoit l’ordre de partir le lendemain à 8h [du] matin, coup de foudre pour tous les deux alors préparatifs, je fais des galettes, sardine, vin, et quelques friandises."

Dans des petites villes comme celle de Gravelines, ces départs se situaient dans les gares ferroviaires qui ont eu un rôle très important dans le contact que les soldats pouvaient avoir avec leur famille. Les gares voyaient passer des trains de soldats qui s’arrêtaient seulement pendant quelques heures, des wagons qui emportaient des camarades qui pouvaient amener des lettres et des colis aux "chéris" et aux "frères"… Anna, dans son journal, partage avec nous ce qu’elle attendait avec chaque visite à la gare et ce que fut, par exemple, de patienter pour voir son frère et dire au revoir à son Félix:

"11½ h le train s’ébranle et emporte mon bien-aimé, de retour je vais à l’église faire brûler [une] bougie et prier Dieu, le reste de la journée grand chagrin." (14 janvier 1916)

"15 janvier matin je me rends à la gare afin d’y voir passer mon frère mais il doit passer un autre jour. Espère que mon Félix doit passer pour le front je vais l’attendre jusque 1h." (15 janvier 1916)

"Je me rends à la messe [à] 6h [du] matin [et] part ensuite où [gare] afin d’y voir mon frère mais pas de chance, il était parti par le train de 8 ½ h [du] matin." (16 janvier 1916)

"Après midi [me suis] apprêtée vite pour lui donner à son passage quelque tarte, gosette, avisance, viande, tartine, œufs, sardine, chocolat, vin, eau de vie, figue, pain d’épice." (17 janvier 1916)

"Je pars pour la gare [à] 8½ h, [suis] restée jusqu’au train [de] 2h36, terrible moment [que] l’arrivée du train, 10 minutes d’arrêt, baisers d’adieu, et le train part, de retour [suis allée] prier Dieu à l’église qu’il le protège." (18 janvier 1916)

Des lettres qui partent, des lettres qui arrivent…

Pendant les 68 jours qu’Anna s’est confiée à son écriture pour garder un registre de ce qu’elle vivait et de ce qu’elle ressentait par rapport à la guerre, à la distance et à ses bien-aimés, on compte 116 lettres dont 60 ont été envoyées par elle (52 à son Félix) et 56 lui amenaient des nouvelles (37 de son chéri, 10 de son frère Joseph et le reste provenant d’autres personnes qu’elle mentionne comme François, Jean, Georges et Piron). Cela dit, on constate que même si Anna recevait des lettres presque tous les jours, un des éléments les plus présents dans son journal est celui de l’attente et l’impatience générées par l’incertitude:

"Attends avec impatience des nouvelles de mon chéri et mon frère." (20 janvier 1916)

"Toujours rien de mon bien-aimé, triste vie." (24 janvier)

"Je ne reçois pas de lettre ni de Félix ni de Joseph. Je couds et ma pensée se porte toujours à mon chéri, suis inquiète pour Joseph de ne pas avoir de nouvelles." (2 février 1916)

"Deux mois aujourd’hui que mon chéri est parti, enfin je reçois une lettre après [être] restée 5 jours sans nouvelles." (14 mars 1916)

Au moment de diriger l’imagination vers les conditions dans lesquelles des soldats et des épouses qui les attendaient, écrivaient et lisaient des lettres de leurs proches, il est possible de comprendre l’effet que la correspondance avait dans la quotidienneté. Soit pour le soldat qui se trouvait dans les tranchées inondées en eau et en poux, soit pour les épouses qui devaient mener leur vie solitaire dans l’incertitude et l’impuissance. Chaque mot contenu dans les lettres était une fraction d’illusion et d’encouragement. C’était la seule manière de communiquer des sentiments et des nouvelles. Comme on peut le lire de la main d’Anna, pour elle, écrire des lettres est devenu partie intégrante de ses activités journalières et chaque lettre qu’elle reçoit, a un impact sur son état d’esprit. Voici quelques extraits qui laissent entrevoir ces impressions de manière chronologique pendant un mois:

"Au matin, [je] reçois une lettre de mon bien-aimé annonçant son départ, bien triste de me quitter, à 12h, je reçois deuxième lettre de lui." (17 janvier 1916)

"Après midi, arrive un des compagnons de mon bien-aimé avec une longue lettre et la photo de Georges, aussitôt je lui réponds, grande joie." (26 janvier 1916)

"Au matin, pas une lettre par la poste après midi j’écris à mon chéri, [je] reçois sa 1re lettre [du] 19 en même temps que j’écrivais, grande joie mais quelle vie que les jours sont longs et combien cela va-t-il durer?" (27 janvier)

"[Ai] rêvé de Félix, [je] reçois une lettre le matin, [j’]envoie une carte, et le soir une lettre, à midi [je] reçois une lettre de Joseph et une de François. Je leur réponds. Je n’oublie pas mon chéri." (3 février 1916)

"[Je] reçois une lettre qui me fait beaucoup de peine, je lui écris après midi, ensuite [me suis] couchée, mal de tête et bien désolée." (6 février 1916)

"Je reçois une lettre de mon chéri le matin, à midi une de mon frère, ainsi que sa photo." (8 février 1916)

"Je reçois une longue lettre de mon chéri qui me fait plaisir, je lui écris une longue lettre et je pense toujours à lui." (16 février 1916)

"Je reçois une lettre de Félix, il se plaint qu’il ne reçoit rien de moi, je lui écris une longue lettre pour lui." (19 février 1916)

Le «au jour le jour» d’Anna

Pendant que le monde se disputait et que son mari faisait des aller - retour entre les tranchées et Gravelines pour lui rendre visite, Anna a décrit dans son journal le peu d’activités avec lesquelles elle occupait ses journées. Au travers de son journal, on s’aperçoit que la rédaction de lettres, la couture sous commande (parfois pour l’armée), aller à l’église et les tâches ménagères telles que faire les courses, la lessive et le nettoyage, étaient les actions qui occupaient ses heures. Il faut garder à l’esprit qu’il s’agissait d’une jeune épouse qui n’avait pas encore d’enfant et qui venait d’arriver dans une ville où probablement elle ne connaissait pas beaucoup de personnes. La manière dont elle décrit comment se passaient ces longues journées, nous laisse entrevoir ce côté monotone et angoissant de la guerre où la foi chrétienne et l’église se montrent dans le journal comme une source de tranquillité pour son état d’esprit:

"Je fais dire une messe à 6½ h [du] matin je m’y rends. Ensuite, je fais la lessive, je travaille pour tacher de tuer le temps. La maison me paraît bien vide, [ai] pensé à mon chéri et à mon frère." (19 janvier 1916)

"Dimanche, je me rends à la messe [de] 6½ h, [je] prie pour mon chéri." (6 février 1916)

"Je couds, après je vais au petit port, courses et le soir [je] reçois [une] longue lettre de mon chéri. [Ai] brûlé [une] bougie, je prie Dieu tous les jours afin qu’il nous protège." (9 février 1916)

"Je vais prier Dieu presque tous les jours pour mon chéri et pour Joseph." (10 février 1916)

"Je fais des courses une bonne partie de la journée et malgré cela, ma pensée se porte toujours près de mon chéri, je lui écris au soir." (21 février 1916)

"Je repasse pantalon, je vais aux huttes et après je raccommode [le] tablier [de] Mme. Sirop, j’écris à mon chéri et je prie toujours beaucoup." (23 février 1916) [Humeau des Huttes était un petit quartier proche de Gravelines où Anna et Félix avaient une maison avant de déménager à Gravlines à proximité de la gare]

"Pas de nouvelles, je nettoie, je fais les chambres, alors je touche [pour] chemise vers 84.45 fr [comme paiement]. Après midi je repasse et je suis bien triste, au soir j’écris [une] lettre à mon chéri, j’ai pleuré presque tout [le temps]." (11 mars 1916)

Ayant déjà mentionné l’importance de la correspondance écrite pour des personnes comme Anna et Félix pendant la guerre, une autre considération qui mérite une mention dans la présentation de ce journal est le rôle des colis. Traversant des longues distances partout en Europe pendant toute la durée du conflit, des soldats et des prisonniers recevaient dans ces petits paquets envoyés par leurs familles, des petits trésors, souvent contenant des aliments auxquels les récepteurs n’avaient pas accès ni dans les tranchées, ni dans les camps de prisonniers en Allemagne ou en France. Anna dans son journal mentionne les six colis (dont quatre pour Félix) qu’elle a préparés pendant des heures pour les envoyer en espérant encourager et soulager ses bien-aimés:

"[Ai] fait de la tarte pour envoyer le lendemain au front pour Henri." (29 janvier 1916)

"Dimanche, je fais une lettre pour le lendemain ainsi qu’une douzaine de galettes qui j’espère leur feront plaisir, pensée à mon chéri." (31 janvier 1916)

"Je fais des galettes pour envoyer à mon chéri le lendemain par Delchambre qui se rend à La Panne et une longue lettre." (7 février 1916)

"Je fais un petit paquet pour François." (18 février 1916)

"Je ne reçois rien, je fais [des] galettes et fais un paquet à mon chéri, un billet dedans, sous." (1 mars 1916)

"Je reçois une lettre de Joseph et lui envoie un paquet." (9 mars 1916)

Les témoignages contenus dans les journaux comme celui d’Anna Dermine orientent l’imaginaire de la Grande Guerre vers le quotidien des personnes qui ont dû fuir leur ville d’origine et leur famille sans savoir nécessairement ce qui les attendaient de l’autre côté ou pour combien de temps. Le journal d’Anna atteste que le regard d’une femme apporte à l’histoire de la guerre une sensibilité particulière qui incarne dans chacun de ses mots le visage de l’attente et de l’amour inconditionnel. Des sentiments qui se réaffirmaient dans la préparation de chaque colis, dans l’écriture ou la réception de chaque lettre, et même dans les regards fixés sur des photos/portraits gardés au fond des tiroirs comme des souvenirs vivants.

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