# C'est bien à Albert I que les Belges doivent leur taux de pertes extrêmement bas pendant la Grande Guerre…

Roi-Chevalier ou Roi-Soldat, la figure d’Albert Ier est entourée de légendes dès le début de la guerre 14-18 Mais au-delà des exagérations, déformations ou approximations qui font partie de tout mythe, le souci du roi d’éviter des pertes inutiles à son armée est bien réel.

C'est bien à Albert I que les Belges doivent leur taux de pertes extrêmement bas pendant la Grande Guerre…  - Collection privée, Nicolas Mignon ©

C'est bien à Albert I que les Belges doivent leur taux de pertes extrêmement bas pendant la Grande Guerre… - Collection privée, Nicolas Mignon ©

A l’occasion de la mort du général Michel, en juin 1931, le député communiste Joseph Jacquemotte accusa les généraux belges d’avoir envoyé " à la mort tant de pauvres bougres, ouvriers et paysans, qui mouraient pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs". Le propos est bien dans la ligne de l’idéologie du parti communiste, mais il colle assez mal à la réalité du vécu des combattants belges. D’une part, ils se battaient pour libérer leur pays et leurs familles, des enjeux qu’on peut difficilement imaginer comme n’étant pas " les leurs ". D’autre part, leurs généraux obéissaient à un roi très parcimonieux de la vie de ses soldats, et qui considérait – en vertu d’une lecture très littérale de la constitution – que la direction de l’armée était une compétence qu’il devait exercer seul.

Si cette interprétation de la Constitution est pour le moins problématique, et amènera plus tard son fils Léopold à assumer seul des actes lourds de conséquence, elle a eu un effet salutaire pour les Belges qui se battaient sur le front de l’Yser. Ceux-ci se sont vu épargner les offensives stériles qui conduisirent tant de soldats allemands, français et anglais à la mort, sans pouvoir pour autant parvenir à rompre le front ennemi et à exploiter une percée : " des entreprises que des expériences sanglantes et répétées ont montré vouées à l’insuccès ", écrit le roi à ses ministres en novembre 1916.

Contrairement aux dirigeants – et même à quelques généraux – des nations alliées ou ennemies, qui n’ont vu leurs troupes que d’assez loin en quelques rares occasions, Albert Ier veilla pendant la guerre à faire des visites fréquentes sur l’Yser. L’utilité de ces tournées pour la propagande royale est évidente, mais elles ne se résumèrent pas à cela. Les écrits du roi montrent qu’il avait une vision bien plus claire de ce qu’était l’expérience du front que la plupart de ses interlocuteurs politiques, voire même militaires.

Un exemple parmi d’autres de cette compréhension que le souverain avait du vécu et du ressenti de ses troupes peut être trouvé dans une lettre qu’il adresse à son secrétaire, Jules Ingebleek, en février 1916. Celui-ci a participé – inconsciemment ou non – à une tentative de faire pression sur le roi pour l’obliger à attaquer. Albert Ier réagit vertement :

" Pour ce qui regarde l’armée, voici : nous avons encore 18 000 hommes de réserve. En octobre, il ne nous en restera plus, or la guerre durera un troisième hiver. Que deviendrait notre situation si nous avions sacrifié 20 000 hommes l’année dernière ? Croyez-vous qu’on n’en voudrait pas bien plus au commandement ? Parmi les fantassins, il en est bien peu qui souhaitent progresser dans les inondations où ils seraient massacrés en masse, mais l’artillerie lourde à 10 km du front pense autrement ".

Il est clair que la sollicitude du souverain pour ses soldats n’est pas purement désintéressée : il doit prendre soin de son armée pour sauvegarder les intérêts de son pays et conserver son trône. Mais la deuxième moitié de son raisonnement montre bien qu’il a parfaitement conscience des divergences de vues entre certains " embusqués " – journalistes nationalistes, hommes politiques trop influencés par les alliés, officiers de l’artillerie lourde qui ne voient le combat que de loin – et les simples soldats, qui savent bien qu’en cas d’attaque inutile ils paieront le prix fort. Albert Ier acceptera d’attaquer en septembre 1918, lorsqu’il deviendra clair que les alliés bénéficient d’une supériorité écrasante. Pas avant.

 

Nicolas Mignon

Sources Cliquez pour voir les sources

Stengers Jean, " Le Roi Albert en 1916 " in Académie royale de Belgique. Bulletin de la classe des lettres et des sciences morales et politiques, 1-6, 2002, pp. 55-71.

Thielemans Marie-Rose et Vandewoude Emile, Le Roi Albert au travers de ses lettres inédites 1882-1916, Bruxelles, Office international de librairie, 1982.

van Ypersele Laurence, Le roi Albert, histoire d’un mythe, Loverval, Labor, 2006 (Quorum 1995).

Velaers Jan, Albert I. Koning in tijden van oorlog en crisis 1909-1934, Tielt, Lannoo, 2009.

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