# Léon Maison: prisonnier de Soltau

Le 5 novembre 1916, Lessines se réveille devant des affiches convoquant les hommes chômeurs ou insuffisamment occupés dès le lendemain à la commandanture de Lessines.

Des prisonniers belges à Soltau  - Tous droits réservés ©

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Ce fut à cette nouvelle un affolement indescriptible. Tout le monde passea la journée du dimanche dans l'angoisse. Ces mots, ce sont ceux de Léon Maison, un habitant de Bois-de-Lessines ,qui consigna dans un carnet les évènements de ces semaines-là.

Le 6 novembre, juste avant de passer devant les autorités occupantes, Léon espère de tout coeur ne pas être pris, il a, pour cela, pris tous les documents qui pourraient l’exempter d’être envoyé en Allemagne.

Las, valide et bien portant, Léon Maison sera de ceux qui seront envoyés en Allemagne. Tout au long de sa captivité, il notera scrupuleusement dans son journal les informations qui ponctueront la vie du camp ainsi que ses pensées. Tant pour ne pas perdre de vue l’agenda dans un lieu de captivité où on peut vite perdre toute notion du temps que pour garder en mémoire noms, lieux et traces de ce que les Allemands leur font subir. C’est son journal de captivité que nous vous proposons de découvrir dans cet article.

Un départ douloureux

Le journal de Léon s’ouvre sur la convocation des hommes en âge de travailler de la région de Lessines et environs. Les familles, les épouses sont rassemblées, en pleurs pour voir partir les hommes, souvent le gagne-pain de la famille. Il écrit : Il se passe, en quittant leurs foyers, des scènes poignantes, la douleur des femmes et des enfants était pénible à voir. On avait pris la grande route de Lessines et vers 6 heures et demie une longue file d'hommes se dirigeaient vers l'école du Camp Milon (?) aménagée pour la circonstance et d'où hélas, beaucoup ne sortirent de ce piège que pour se diriger vers le gare où un train les attendaient pour les emmener en captivité.

Les familles, les épouses sont rassemblées, en pleurs pour voir partir les hommes, souvent le gagne-pain de la famille.

Du pays a Soltau: un lourd trajet

Le train s’ébranle lentement. Tout au long de son trajet, Léon Maison décrit les paysages qui s’enchaînent, la sympathie de la population jusqu’à la frontière, et puis l’Allemagne, ses décors industriels, la froideur des habitants massés le long de la voie des chemins de fer et qui se moquent des prisonniers. C’est entassés dans ces wagons qu’ils arrivent, après des dizaines d’heures de route, au camp de prisonniers de Soltau. Ce camp accueillit plus de 73.000 hommes au total dont une majorité de Français et de Russes mais également des Belges, des Anglais et des Italiens. Le journal, dont on ne sait exactement si il a été complètement écrit au moment des faits ou si il a été retravaillé par la suite, décrira jour après jour les conditions de vie dans ce camp et la façon dont ces hommes vécurent ou plutôt survécurent.

La déportation en Allemagne: du travail pour réprimer, du travail pour épuiser

Si les hommes furent ainsi envoyés en Allemagne, ce fut non seulement comme mesure de rétorsion et de contrôle de la population censée être active mais également pour effectuer des travaux forcés. A peine arrivés au camp, les hommes sont attelés à des tâches obligatoires comme du travail dans les carrières mais ce sont également les prisonniers qui sont chargés de l’établissement du camp, de son entretien et dans une certaine mesure de sa gestion quotidienne: ravitaillement en charbon, déblaiement de la neige, corvée bois sont le quotidien des prisonniers.

Jeudi 21 décembre: Vers deux heures, notre baraque alla en corvée charger de la neige que l'on nous fit ensuite conduire dans un trou. A 5 h, ce travail inutile était fini. Et le lendemain: 175 hommes de notre baraque sont désignés pour aller au charbon à la gare. Ils partent en tirant au char par équipe de 15 hommes se relayant toutes les demi-heures. Il arrivait que les prisonniers se rebellent contre les ordres donnés. Dans ce cas, ou si les geôliers craignaient une évasion lors d’une mission de travail, d’autres prisonniers étaient tenus responsables: 18 janvier 1917: Au soir, nous devons attendre que les hommes partis à la gare soient rentrés pour avoir notre souper; il est 7 heures ½ lorsqu'ils arrivent.

Les geôliers font aussi régulièrement l’appel pour des volontaires à envoyer dans d’autres camps de travail. Ainsi le 4 janvier, Léon écrit-il: A 6 heures, on nous fait mettre en rang par 5 dans la baraque, puis après une demi-heure d'attente, un officier demande aux métallurgistes en général ainsi qu'aux menuisiers et charpentiers de se ranger de côté. Là on nous demande si nous voulons travailler volontairement en Allemagne; on fait de même aux autres groupes. Sur notre réponse négative, on nous dit que nous pouvons nous inscrire dès le lendemain. Certains d’entre eux craquent et s’inscrivent. D’autres seront emmenés de force dans d’autres camps pour des périodes plus ou moins longues. Léon lui même déplacé dans un autre camp pour quelques semaines avant de revenir à Soltau.

Les hommes sont affaiblis par la fatigue, la maladie, les maigres rations servies mais cela n’empêche pas les geôliers de les astreindre à des travaux obligatoires épuisants. 

Quand l’un d’entre eux vient à tomber d’épuisement, les coups pleuvent. Lundi 19: Un homme pris de défaillance fut tellement battu à coup de crosse et de bâton que nous dûmes le relever dans un état lamentable.Voulant intercéder pour lui, je faillis subir le même sort.

Jeudi 1er février: On pourrait dans un certain temps retourner travailler dans les carrières en prenant un engagement. Effectivement, dès le lendemain: à 11 h ½ on nous range. On appelle parmi les ouvriers de carrière des volontaires ainsi que des mineursCeux qui travaillent à la terrasse reçoivent un litre et demi de soupe pour donner envie aux autres sans doute.

Jusqu’à son départ pour l’infirmerie du camp et sa libération qui en découla, Léon fit de ceux qui travaillèrent dur dans ces conditions éprouvantes.

Les hommes sont affaiblis par la fatigue, la maladie, les maigres rations servies mais cela n’empêche pas les geôliers de les astreindre à des travaux obligatoires épuisants.

La camaraderie comme instinct de survie !

Mais la mort vient semer la tristesse et le désarroi chez les prisonniers déjà fort affectés par leurs conditions de détention. C’est une véritable épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Pour tenir le coup, Léon Maison compte également sur la correspondance qu’il échange avec les siens, restés aux pays, malgré que celle-ci soit sporadique.

Ces conditions difficiles de détention ajoutées à une promiscuité où prédomine le manque d’hygiène et de soins font que les plus fragiles ne supportent pas la détention et décèdent, surtout en hiver où les conditions de détention sont encore plus rudes que lorsque le temps est plus clément. Un des premiers décédés à être mentionné par Léon est un de ses compagnons de Bois-de-Lessines: Jeudi 14 décembre 1916. Café à 6 heures. A 10h nous apprenons la mort du camarade Emile Daumerie de Bois-de-Lessines. Le malheureux est mort d'une pneumonie au bout de quelques jours (20 ans). Le malheureux sera enterré deux jours plus tard : 8 heures enterrement du camarade Emile Daumerie. 50 hommes de la baraque 52 peuvent y assister dont 26 de la chambre D et 8 pour chaque autre chambre.

Les morts se suivent, semant la désolation parmi les prisonniers.18 décembre: Nous apprenons alors encore la mort d'un homme de notre chambre. Gousset Firmin âgé de 30 ans. Le malheureux était marié et père de famille.

A lire Léon, on pense que l’autorisation d’assister à l’enterrement a été sollicitée par les prisonniers eux-mêmes. Les conditions climatiques se dégradant dans le camp, les morts se succèdent. Une certaine habitude de la mort semble s’installer chez Léon dont les propos se font plus succincts. Dimanche 7 janvier 1917: Il y a encore deux morts à l'infirmerie.

Mercredi 31 janvier 1917: Il y a 3 morts à l'infirmerie dont 2 de Lessines. Les morts par définition ne choississent pas le lieu de leur dernier soupir, à l’infirmerie où ils succombent, les soins étant sommaires et prodigués par des codétenus russes ou dans les baraques même: Vendredi 9 février: Tôt le matin on trouve 2 de Bois-de-Lessines morts dans la baraque.

C’est aux camarades à enterrer les leurs. En au moins une occasion, les prisonniers sont forcés de procéder à cet ensevelissement, toujours le 9, Léon écrit : A 8 heures, des soldats arrivent baïonettes au canon; ils prennent 25 hommes de force dont je suis du nombre pour enterrer un homme de Virginal. Nous le chargeons avec un petit char et on l'emmène vers le bois de papier où nous faisons nous-mêmes l'office de fossoyeurs. Nous comptons déjà 32 tombes de camarades depuis que nous sommes arrivés dans ce camp, sans compter ceux qui sont morts dans les autres.

Dans d’autres cas, c’est à la demande des codétenus d’assister à l'enterrement qu'une délégation est autorisée à quitter les baraques. Enterrement est d'ailleurs un grand mot car il s’agit plus d’une simple mise en terre que d’une réelle cérémonie digne de ce nom. A 1 heure ½, 30 hommes vont enterrer les 2 de Bois-de-Lessines.

On ressent parfois dans les mots de Léon comme une envie d’en finir mais toujours la résolution de ne pas laisser aux Allemands l’occasion de prendre ce qu’il a de plus précieux reprend le dessus: instinct de survie, détermination de rentrer au pays, de revoir les siens.

Malgré qu’il soit relativement bref dans son récit, Léon relate les évènements qui lui arrivent d’une façon très émouvante: à le lire, on peut imaginer que durant cette détention, il a vécu cent vies. Sous-nourri, obligé de faire moultes tâches lourdes, vivant dans des conditions d'hygiène et de vie déplorables mais toujours évoquant ses compag

Lire Léon pour se souvenir

Ainsi s'achève le journal de guerre de Léon. Entre désespoir d'être emmené de force en Allemagne, travailleur contre son gré, survie dans des conditions difficiles, sous la neige, le gel et la joie de revenir enfin au pays, meurtri mais vivant. Fierté de ne pas avoir laissé sa vie aux Allemands. Aujourd'hui, ce témoignage âgé de cent ans dont la lecture est fortement recommandée pour comprendre ce que ces hommes ont traversé et qui peut d'ailleurs être couplé à une visite des traces que cette déportation forcée a laissé dans la région de Lessines, il est crucial pour comprendre de l'intérieur comment ont vécu les prisonniers belges en Allemagne et Léon Maison en particulier.


 

Aujourd'hui, ce témoignage âgé de cent ans dont la lecture est fortement recommandée pour comprendre ce que ces hommes ont traversé,  peut  être couplé à une visite des traces que cette déportation forcée a laissé dans la région de Lessines.

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