Cher Patrick Declerck, il y a trop de gens dehors, il y a trop de gens dedans et, c’est étrange, jamais assez de place pour les gens dehors ni pour les gens dedans. Nous pourrions inverser ici ceux qui sont enfermés dedans et ceux qui sont enfermés dehors, ce sont d’ailleurs parfois les mêmes.
C’est étrange tout de même comment on tasse des paillasses dans les cellules des prisons et comment on range les matelas dans les Samu sociaux une fois le printemps revenu.
L’économie est d’échelle. De courte échelle. Il s’agit simplement de regarder par-dessus les murs ceux qui en sont tombés. La production d’improductifs est devenue en soi l’objet de la compétitivité. Le chômage, ici, sera bientôt raboté. Mais c’est pour vous encourager à avoir du courage. A défaut de trouver un travail, au moins cherchez-le. Isabelle Stengers dit que c’est là exactement que commence la barbarie.
Je vous relisais ces jours-ci, cher Patrick Declerck, et je n’ai pas pu m’empêcher de repenser aussi à Morvan Lebesque. Il était chroniqueur au Canard Enchaîné et, alors que l’Hiver 54 s’avançait et que Emmaüs naissait dans l’opinion publique, il avait écrit une chose terrible qu’il avait intitulée " Prenez garde, Abbé Pierre " où il rappelait son propre hiver passé dans la rue, c’était en 1933, quand, je cite, l’on ne parlait pas de chômeurs " mais de clochards, c’était plus pittoresque ". Un hiver où un journal avait eu la bonne idée d’imprimer un macaron que toutes les personnes " chics et énergiques " se devaient de porter au revers du veston et qui disait " Ne me parlez pas de la Crise ! ".
Quand vint Noël, on changea le macaron. Et le slogan. A la boutonnière maintenant : " Avez-vous votre clochard de Noël ? ". Le président de la République inaugura un refuge, la presse amplifia le mouvement, ce fut un vrai moment de communion collective. C’est pourquoi depuis ce jour-là, dit Morvan Lebesque, " quand j’entends parler de la charité, je crache ".
Et c’est pourquoi aussi, cet homme sans illusion sur l’homme s’adressant à l’Abbé Pierre dont la figure barbue commençait sa carrière avait tenu à le mettre en garde : " Vous vous apercevrez que — c’est étrange — la famine et la misère continuent, coulent autour de vous, et vous contournent comme l’eau du torrent contourne le rocher. Vous avez cru éveiller les consciences. Vous les avez seulement rassurées ".
Et c’est pourquoi enfin il termina ainsi son envoi : " C’est un homme qui a failli mourir de froid dans la rue qui vous le dit : Soyez dur. Soyez impitoyable pour toutes les pitiés béates et satisfaites. On apprend beaucoup de choses dans la rue en hiver. On apprend que les gens charitables sont comme les chats, ils ne se frottent à vous que pour se caresser ".
Alors, peut-être que dans cette barbarie, il nous reste cela pour retrouver notre humanité : être durs, être impitoyables. Mais ça ce n’est pas à vous que je dois le dire. Je vous souhaite le bon jour.

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