Cher Jacques Delcuvellerie, c’est toujours comme ça avec les livres-mondes : on les ouvre comme on débouchonne un vin nouveau, on les lâche, on les reprend, on y picore, on les lit intensément, on les laisse encore pour mieux les penser avant d’y revenir avec désir : ils nous installent dans une sorte d’instabilité qui nous permet de tenir droit.
C’est très compliqué, un livre-monde parce que ça demande le temps du monde. Et que le monde n’a pas ce temps-là. Il en est parcimonieux. Le monde préfère donner de ses nouvelles par Twitter ou alors à chaque point horaire.
Dans ces conditions, on dira qu’il existe une sorte de conjuration dans l’écriture d’un livre-monde. Les livres-mondes sont des conjurés, ils posent la même question que dit votre théâtre : car quoi, si le théâtre se veut représentation du monde, que reste-t-il du théâtre si le monde ne se représente plus, ou alors par bribes, par morceaux, par slogans ?, on dira par commodité, par lâcheté, par mensonges et omissions…
Et vous là-dedans, vous faites confiance au temps du papier et à sa densité…Votre livre est un livre de lutteur, de gladiateur, de docker — enfin de ces métiers de force — on comprend que vous y défiez. Vous y engagez votre pensée, vos actes, votre sensualité comme on engage les hostilités contre cette liquidité, ces liquidités, qui nous glacent les mains et nous mouillent les yeux.
Vous dites qu’il s’agit là d’un roman. On a d’abord écrit en roman avec d’écrire un roman. C’était cette langue populaire qui dénotait du latin par quoi vous signez pourtant votre titre : " Sur la limite, vers la fin ". La limite, les limes donc, les marches alors… Je vous y ai suivi.
J’ai alors marché votre livre et j’en aurais cité ici bien des passages. Vous voyez : le vocabulaire que j’emploie est celui du chemin que l’on emprunte et j’aime cette idée d’emprunter un chemin ; je veux dire : de le rendre une fois qu’on l’a marché.
C’est pour cela, sans doute que l’on va vers la fin, c’est-à-dire vers une autre sorte de bordure, fin et limite sont des quasi synonymes : ils disent tous deux l’idée de frontière en même temps que l’envie du franchissement.
C’est pour cela que votre livre est avant tout un livre de restitution : vous nous rendez quelque chose que nous ne vous avions même pas prêté. Et c’est nous, alors, qui avons le sentiment de vous avoir un peu emprunté…
Je me dis que ce " vers la fin ", alors, signifierait peut-être ce que nous souffle cette phrase de Nazim Hikmet que vous citez à plusieurs reprises dans votre roman : " Les chants des hommes sont plus beaux qu’eux-mêmes ". C’est dire à quel point il faut que nos propres franchissements nous dépassent pour finir par nous rendre humains. Je vous souhaite le bon jour.

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