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l'envoi de Paul Hermant à Carine Fol

23 juin 2012, 11:00 | Paul Hermant

Chère Carine Fol, il y a une question que je me pose, c’est de savoir si vous aimez les adjectifs et les prépositions, parce que voilà, avec vous " Art en marge "  est devenu " Art et Marges " lorsque vous en avez pris les rênes en 2002 et " la Centrale Electrique "  s’appellera simplement " la Centrale ", maintenant que vous en avez pris la direction, dix ans plus tard.

Je dis cela, c’est pour noter le glissement sémantique du changement. Les mots souvent forgent les actes : ils disent la détermination et fondent le programme. De sorte que l’on voit là comme un manifeste.

" Art en Marge " qui devient " Art et Marges ", cela dénote d’un regard et d’une vision. On associe sans qualifier et surtout sans disqualifier. On fait advenir rien qu’en disant.

On fait d’autant plus exister que votre " marge " prend un s et nous parlions ici même la semaine dernière avec Jacques Delcuvellerie de son livre " Sur la limite, vers la fin " et nous y revoilà dans ces zones frontalières et périphériques : les marges, ce sont ces marches que nous évoquions samedi dernier, ces limes, ces limites, ces bordures, ces lisières, on pourrait dire aussi ces faubourgs, ces banlieues et voilà qu’aujourd’hui vous quittez le centrifuge pour le centripète.

 Vous voilà donc directrice d’une " Centrale ", avouez que l’itinéraire est intéressant : vous qui êtes une historienne de l’art en seriez bien aussi une géographe.

C’est donc à partir d’un centre, d’un centre-ville exactement — on ne peut guère être plus central que la Place Sainte-Catherine — que vous tenterez, comme vous le dites, de continuer " à élargir les frontières de l’art ".

L’art a évidemment plusieurs frontières. Sans rien dire de l’art contemporain que vous défendrez et qui en a plus encore, à commencer par les barrières  — encore un terme urbain qui désignait la porte d’entrée d’une ville — des barrières que l’on ferme donc au nez du grand public — car vous le savez comme moi, le public est toujours grand — en lui susurrant qu’on est là dans des paysages sans émotion et qu’il s’agit bien entendu d’être intelligent pour comprendre : des tas de gens l’ont fait, des tas de gens le font encore. Ce sont les mêmes qui nous disent pourtant que rien ne se conquiert sans effort.

Il y a un terme que vous aimez bien, c’est celui d’outsiders. Un outsider, dans le langage courant, c’est un concurrent qui ne part pas favori.

Dans le vôtre, il figure celui qui est dehors et que vous avez fréquenté des années durant dans les hôpitaux, les homes ou ailleurs dans des territoires non balisés, là où étaient vos artistes des marges et curieusement, une des premières choses que vous décidez, dans cette Centrale, c’est de mettre en valeur la vitrine qui s’ouvre sur la Place Sainte-Catherine et d’offrir aussi un bar où les gens pourront aussi trouver de quoi lire et voir.

Façon de dire sans doute qu’aujourd’hui, vos outsiders, c’est nous, les piétons de Bruxelles. Ceux donc, que vous voudriez faire rentrer. Je vous souhaite le bon jour.

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