Pierre Boulez, l'anachorète

Pierre Boulez, l'anachorète
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C’est étrange ce que deux conflits mondiaux font à la musique. Ils transforment des millions de jeunes gens en chair à saucisse, piétinent les frontières avant de les redessiner ; des états et des hommes se vautrent dans l’abjection, des villes – parmi les plus belles d’Europe – ne sont plus que ruines fumantes, des Cathédrales plusieurs fois centenaires sont réduites à l’état de gravats et l’être humain se retrouve enrichi d’un héritage dont il se serait volontiers passé.

Se remettre de ça, c’est aussi accepter que toutes les cartes soient redistribuées. Que toutes les certitudes soient remises en question. On appelle ça un sursaut identitaire – c’est une sorte de travail sur soi-même, mais à l’échelle des civilisations. Ainsi en va-t-il de la musique. Ravel l’avait bien compris, dans sa Valse qui, sous des dehors plaisants, drague tout le mal-être de l’Europe déliquescente.

Est-ce un hasard si la musique est devenue atonale et les arts plastiques non figuratifs ; s’il y a eu un nouveau roman, une nouvelle vague, un réalisme social italien ? Est-ce un hasard si – soudainement – l’art n’est devenu acceptable qu’accompagné de plusieurs points d’interrogation ? Il a fallu tout détruire, faire table rase de nos habitudes confortables de consommateurs et de créateurs d’art ; la seconde guerre mondiale fut un Golgotha et les années qui suivirent – pour les artistes – un chemin de croix. Le divertissement deviendrait haïssable, un geste vulgaire, bas de gamme. L’artiste, lui, ferait sienne la douleur des peuples et s’interrogerait.

Soudain, la musique s’est déconnectée des mélomanes. Elle est devenue absconse, répulsive, abrasive, irritante. On l’écoutait les yeux écarquillés et à moins d’être six fois diplômé de hautes-écoles musicales, on cherchait vainement à en comprendre la structure. La musique devint une sorte de bruit, un bruit complexe, codifié, esthétisé, mais un bruit quand même. Un bruit qui sera, pendant vingt ans au moins, l’élément normatif de la musique savante, l’éloignant du cœur et des oreilles de celles et ceux qui peuplaient les salles de concert.

Pierre Boulez a longtemps incarné ce geste d’isolement. Un geste d’isolement qu’on trouve paradoxal dès lors qu’il revendique d’être largement financé par les communautés. Ces élites s’enferment, de congrès en congrès, à Darmstadt d’abord, à Royan, à Rome où une nouvelle école italienne formée par Nono, Scelsi et Berio produit des œuvres sublimes. Le compositeur se transforme lentement en anachorète, en Saint-Siméon le Stylite qui s’installa un jour au sommet d’une colonne et qui n’en descendra pas, préférant l’absolu de la solitude au tumulte de la vie terrestre.

Boulez, compositeur, produit des œuvres d’une âpreté extrême. Le visage nuptial, par exemple, où le texte ne peut en aucun cas être compris, le Marteau sans Maître – œuvre phare de ce geste d’isolement – la Deuxième sonate pour piano qui est probablement l’œuvre pianistique la plus complexe du vingtième siècle. Boulez, le théoricien, théorise et en théorisant, il exclut. C’est cela que la postérité retiendra de lui et ne lui pardonnera pas. Chemin faisant, il réduit en charpie une génération entière de compositeurs français et dans une logique post-adornienne, décerne la palme et l’anathème, définit ce qui est acceptable musicalement et ce qui ne l’est pas. Osera-t-on dire que Boulez installe une forme de dictature intellectuelle, comme avant lui Breton ? Peut-être. Mais, surtout, Boulez est un être humain, faillible, fragile, vulnérable et touchant.

Il est un être humain en ce sens qu’au fil des ans, ses oukases les plus terribles s’assoupliront. Non pas par mansuétude, mais parce que, simplement, il aura eu l’honnêteté de laisser ses oreilles ouvertes et ne craindra jamais de se dédire. Préférant le ridicule de la contradiction au ridicule, bien pire, de l’intransigeance. Ainsi le voit-on diriger des compositeurs dont il aurait, vingt ans plus tôt, tapissé ses latrines des œuvres les plus fameuses. Sa musique, avec les ans, s’est détendue. Un gentleman britannique ne porte jamais de chaussures neuves. Il a pour cela un butler qui les porte quelques jours et en assouplit le cuir. Or quand le cuir musical de Pierre Boulez a enfin daigné s’assouplir, à quelles merveilles de sensualité nous a-t-il conviés ? Sur Incises, par exemple, cette sorte d’immense gang bang de timbres, qui s’amalgament et virevoltent et – tout en ne cédant rien à la complexité – devient enfin audible, plaisant, épidermique.

La vie de Pierre Boulez nous offre le spectacle d’un homme intègre. Intègre dans sa tyrannie, intègre dans sa brutale monomanie, intègre dans ses évolutions. À plus de septante ans, Siméon est descendu de sa colonne, a trouvé l’air ambiant respirable, s’est accommodé de la compagnie des hommes. Dans un coin, il a trouvé un psaltérion et s’est mis à en taquiner les cordes, pour la délectation de ses contemporains. Ainsi l’entoura-t-on, ainsi l’aima-t-on, ainsi s’acheva la vie de Pierre Boulez, à l’image de ce vingtième siècle dont il est un emblème et qu’il convient à la fois de haïr et d’aimer passionnément.