Objectif des ermites médiatiques: vérifier comment et quelle info parvient à ceux qui n'utiliseraient que ces médias pour s'informer. Et comment des journalistes peuvent les appréhender pour faire leur boulot.
Au terme de l'expérience, Nicolas Willems et ses collègues "débriefent" leur expérience au micro d'InterMédias. Premier enseignement pour Nicolas, en prenant connaissance ce vendredi des titres des journaux : ils n'étaient absolument pas au courant de certains de ceux-ci alors que d'autres leur étaient parvenus via les "fils" de leurs amis sur Twitter ou Facebook. Pour Nour-Eddinne Zidane, de France Inter, le principal enseignement est d'avoir eu le sentiment d'être situés "entre deux mondes" : "Du côté de ceux qui maîtrisent les réseaux sociaux, on étaient un peu vus comme les suppôts des grands méchants médias qui veulent discréditer tous ces nouveaux outils ; et de l'autre côté, certains journalistes des médias dits traditionnels considéraient ça comme une expérience tout à fait futile, avec ces réseaux sociaux dans lesquels on ne peut pas avoir confiance ou qui relayent des fausses rumeurs", explique-t-il. "Il a fallu un peu de temps pour expliquer aux gens qu'on n'était pas là pour démontrer quelque-chose, mais pour voir ce qui se passait sur ces réseaux concrètement, sans a priori", poursuit le journaliste français, pour qui l'expérience est à cet égard concluante.
Attente démesurée
"Huis clos sur le Net" est en tout cas une expérience qui a fait parler d'elle, non seulement dans les pays des radios partenaires mais carrément à l'échelle internationale. Peut-être ce phénomène a-t-il produit une attente démesurée ? Cela expliquerait l'agressivité de certaines remarques. Mais Nicolas Willems se félicite de l'intérêt suscité par l'opération : "J'avais un peu peur que cela reste dans le domaine purement journalistique, avec des journalistes qui se regardent le nombril. Mais pas du tout ! On sent que c'est vraiment un enjeu qui dépasse les seuls journalistes et qui intéresse les citoyens. D'où peut-être des réactions très très fortes..."
Deux mondes qui ne se comprennent pas ? C'est le constat posé par les membres de l'équipe "Huis clos". Pour les "heavy users" de Twitter, les utilisateurs avancés de ce réseaux social, les journalistes ne communiquaient pas assez sur Twitter, par exemple. Pour leur défense, ces derniers expliquent qu'ils entretenaient leur blog, communiquaient sur leurs antennes respectives... Des contraintes naturelles pour les journalistes, qui considèrent que "de l'autre côté, on ne connait pas véritablement nos métiers", mais qui reconnaissent que "par méconnaissance, certains journalistes traditionnels considèrent que ce sont juste des réseaux sociaux, ludiques, alors que ce sont des outils en plus". Un travail de "pédagogie" à réaliser, pour Nour-Eddine Zidane.
Pour Steven Jambot, journaliste spécialisé dans les réseaux sociaux , "cette expérience est un premier pas". On y a mis des journalistes qui n'étaient pas des habitués des réseaux sociaux, ce qui leur a permis de comprendre comment ça se passe, explique-t-il. "L'intérêt", dit-il, "ce sera de les revoir dans six mois, notamment pour vérifier s'ils sont toujours utilisateurs des réseaux sociaux après une semaine d'utilisation intense."
Alerte et prise de contact
Mais certains participants à l'expérience, dont Nicolas Willems, reconnaissent avoir déjà appréhendé Twitter comme un outil à part entière de leur pratique journalistique, particulièrement comme outil d'alerte. Facebook, lui, est plus adopté comme outil de recherche de témoignage. Nicolas Willems raconte notamment comment, en signalant sur Twitter qu'ils souhaitaient entrer en relation avec un Haïtien connu pour avoir donné l'alerte sur le séisme au monde entier, le réseau s'est très vite mobilisé pour leur permettre de le retrouver.
Toute la difficulté des réseaux sociaux, c'est de parvenir à évaluer correctement la qualité des informations reçues, avoue Nicolas. Il est vrai que les "cobayes" ne s'étaient pas facilités la tâche en décidant volontairement de se couper des sources d'information principales que sont les grands médias, sur Twitter et sur Facebook. "Il faut beaucoup de temps pour se faire un bon réseau, et les informations ne viennent pas pour rien, donc aucun message n'est innocent", expose-t-il. Un constat qui s'applique toutefois à toutes les formes de journalisme...
Les journalistes n'ont plus le monopole de l'info
Autre constat : l'affluence, selon Nicolas, de "soft news", autrement dit du people et de l'anecdotique ; mais aussi d'informations pratiques sur l'évolution des nouvelles technologies. Il faut un petit peu plus de temps, souligne Nicolas, pour accéder à l'information politique ou internationale.
Pour Janic Tremblay, de Radio Canada, il y a un impératif qui s'impose aux journalistes : ils doivent appréhender ces nouveaux médias, sous peine de voir d'autres s'en emparer à leur place. "Les médias qui occupent le terrain sont ceux qui réussissent à s'approprier les réseaux sociaux", affirme le Québécois. Nicolas Willems, lui, fait l'analogie avec le phénomène des blogs, rappelant qu'ils étaient considérés comme "n'importe quoi" à l'origine, pour finalement devenir partie intégrante des grands médias, avec une participation aujourd'hui déterminante des journalistes. Selon lui, la même évolution est en marche avec Twitter, où de plus en plus souvent les journalistes envoient des informations. Pour Janic Tremblay, le web 2.0 a marqué une évolution fondamentale pour le travail des journalistes, trop longtemps habitués à détenir le monopole de l'information, et qui doivent désormais compter ou composer avec des citoyens qui prennent eux-mêmes la parole ou participent à la création de l'information. Un indice du changement : des universités anglo-saxonnes ont déjà intégré les réseaux sociaux à leurs cours de journalisme...
Thomas Nagant