Les médias s'intéressent-ils moins aux bombes lorsqu'elles explosent loin de chez nous?

Les étudiants du 5ème arrondissement manifestaient après les attentats du 11 janvier 2015.
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Les étudiants du 5ème arrondissement manifestaient après les attentats du 11 janvier 2015. - © Ana Iris Paris

"La pire attaque de l'Etat Islamique depuis des jours est celle pour laquelle le monde s'intéresse certainement le moins" (Le Washington Post).

"Une différence d'empathie entre Paris et Beyrouth" (TheAtlantic)

Depuis le mois juin, l'EI a attaqué Istanbul, puis Dacca, et maintenant Bagdad. Ce dernier attentat est l'une des attaques les plus meurtrières perpétrées par une organisation islamiste depuis le 11 septembre 2001.

Pourtant, la Tour Eiffel ne s'est pas colorée en rouge blanc noir, le drapeau irakien ne s'est pas superposé sur beaucoup de photos Facebook, et nos programmes télévisés n'ont pas été interrompus samedi dernier pour annoncer la triste nouvelle. Un Londonien a dénoncé une passivité des médias, en initiant le #NotJustANumber qui fait rage sur les réseaux sociaux depuis mardi. Manquons-nous d'empathie envers nos confrères orientaux?

En novembre dernier, les critiques fusaient, critiquant la différence de traitement entre les attentats de Beyrouth et ceux de Paris. Un blogueur libanais du site stateofmind13.com largement partagé annonçait alors: "La plupart des gens que je connais qui sont dévastés par les événements parisiens se fichent complètement de ce qui s’est produit à 15 minutes de chez eux, touchant des personnes qu’ils avaient sûrement rencontrées en déambulant dans des rues familières.

On peut demander au monde de penser que Beyrouth a autant d’importance que Paris, ou à Facebook d’ajouter un bouton "en sécurité" pour un usage quotidien, ou aux gens de se sentir concernés par notre cas. Mais en réalité, nous sommes un peuple qui, à l’origine, ne s’intéresse pas à lui-même. On appelle cela habitude, mais ça ne devrait pas. On appelle cela la nouvelle norme, mais si c’est ça le "nouveau normal ", qu'il aille au diable."

Ricardo Gutiérrez: "la loi du mort kilométrique"

Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des Journalistes, considère qu'il est normal de se sentir plus concerné par ce qui nous touche directement. "C’est une vieille règle du journalisme qui veut qu’on s’intéresse d'avantage aux événements qui sont proches de nous. Ça s'appelle la 'loi du mort kilométrique'", nous dit-il. "Un mort près de chez nous coûte plus que 100 morts à 1000 km. Cela traduit l'intérêt du citoyen pour ce qui se passe près de chez lui. C’est une loi sociale plus que journalistique. Cette loi immuable vaut dans les deux sens : les Irakiens s'intéressent plus aux attentats qui se déroulent en Irak"

Une différence de proximité multidimensionnelle 

"La proximité que l'on peut ressentir envers les victimes est multidimensionnelle ; elle peut être bien sûre géographique, mais également professionnelle, familiale, culturelle ... C’est un pendant naturel de l’être humain. En tant qu'individu on ne peut pas s'opposer à cela. C’est le travail des médias de se détacher de ces règles de proximité." 

Les médias auraient dû d’avantage ouvrir leur yeux [ils] doivent lutter contre les stéréotypes, les idées reçues et reposer les fondements de l'information.

Les journalistes, ajoute-t-il, tiennent comptent de cette prédisposition du lecteur. On a vite fait d’accuser les médias, mais ils donnent aux lecteurs ce qu’ils attendent. Ça ne veut pas dire que les médias ne doivent pas faire un effort, nous prévient-il. "Ils ont le devoir d’aller à l’encontre de ce penchant naturel et de forcer le citoyen européen à s’intéresser d’avantage à des événements qui se déroulent loin. Car si cet intérêt restreint est naturel à l'échelle individuelle, il est du devoir du journaliste d'ouvrir les horizons des lecteurs.

Certains ont fait l'effort d'humaniser les choses […] rappeler que les premières victimes du terrorisme sont les musulmans eux-même.

A mon sens les médias auraient dû d’avantage ouvrir leur yeux, dénonce le secrétaire général. Il ne faut pas généraliser ; certains médias ont fait l’effort d’humaniser les choses, de montrer que derrière les bilans il y a des histoires humaines. C’est important de rappeler que les premières victimes du terrorisme sont les musulmans eux-mêmes (95% des victimes ). Les médias doivent lutter contre les stéréotypes, les idées reçues et reposer les fondements de l'information.

Les peuples du Moyen-Orient se sont-ils "habitués" à ces atrocités ?

"Un attentat est un événement qui fait irruption dans l’actualité, qui vise à répandre la terreur. Les journalistes doivent être conscients que leur rôle par rapport à un attentat est de s'émanciper de la manipulation que les terroristes exercent sur eux. Des organisations de déontologie ont mis en cause les médias qui diffusaient les images d’égorgement : en agissant ainsi les professionnels de l'information tombent dans le piège des terroristes."

Il ne faut pas banaliser mais il ne faut pas tomber dans le piège non plus

Ainsi Ricardo Gutiérrez nous met en garde : "il ne faut pas banaliser les attentats mais il ne faut pas tomber dans le piège des terroristes non plus, au risque de terroriser et polariser la société, car c'est là que réside leur but ultime. L'objectif des terroristes n'est pas de tuer ces gens là, mais bien de semer la terreur. D'ailleurs, c'est inscrit dans l'étymologie de leur nom ("terreur" du latin "terror").

Le Djihadisme, un "phénomène extérieur à la société"

Ricardo Gutiérrez nous rappelle que bien qu'on entende principalement parler des attentats islamistes, l'essentiel des attentats perpétrés en Europe sont motivés par des causes séparatistes. Pour Farhad Khosrokhavar, sociologue et directeur d'étude à l'EHESS, il y a une "disproportion entre la violence réelle djihadiste et l’expression symbolique de cette violence" (Conférence PSL Research University, 2015). Il explique que le nombre de 17 morts est minime par rapport aux victimes des accidents de la route, ou même aux attentats générés par les militants séparatistes. Ce qui fait la différence, selon lui, c'est la nature des causes de la mort. Dans le cas des crimes commis par les islamistes, les victimes sont mises à mort au nom d’une vision violente du religieux.

Une violence de nature plus profonde que son expression chiffrée.

"Le djihadisme est perçu (et l'est en partie) comme un phénomène extérieur à la société. S’il y a des terroristes corses ou d'Irlande du Nord, ces phénomènes sont perçus comme faisant partie de l’histoire de la société, donc apprivoisés (dans le sens symbolique du terme), tandis que le djihadisme est perçu comme étant […] le déploiement d’une logique où la violence est débridée et où la société semble être remise en cause dans ce qu’on pourrait appeler l’effondrement symbolique du vivre ensemble. Cela touche quelque chose de très profond. Les journalistes [de Charlie Hebdo] tués ne sont pas seulement 7 journalistes tués: c’est le sentiment que ce qu’il y a de fondamental dans le vivre ensemble est en quelques sortes touché par cette violence. Donc c’est une violence de nature plus profonde que son expression chiffrée."

Le rôle du journaliste : aller contre la tendance naturelle 

Proximité, symbolique, extériorité et caractère exceptionnel, plusieurs facteurs peuvent expliquer la différence d'intérêt porté par les citoyens européens vis-à-vis des attentats au Moyen-Orient par rapport à ceux perpétrés en Europe ou en Amérique du Nord. Cependant, cette réaction naturelle des individus ne dispense pas les professionnels du journalisme de s'émanciper de ces courants pour garder une certaine distance mesurée et échapper aux effets de manipulation. 

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