Le volontourisme ou comment des agences de voyages monétisent la pauvreté

Le volontourisme ou comment des agences de voyages monétisent la pauvreté
3 images
Le volontourisme ou comment des agences de voyages monétisent la pauvreté - © SAEED KHAN - BELGAIMAGE

C'est une tendance depuis plusieurs années : le touriste ne veut plus être seulement touriste, il veut voyager autrement et se débarrasser de cette étiquette qu'il juge dévalorisante. Dans un élan philanthrope, il est parfois prêt à mettre ses vacances à profit en aidant les plus défavorisés à l'autre bout du monde. Une attitude tout à fait louable, mais malheureusement exploitée par des entreprises parfois peu scrupuleuses.

Vous êtes prêt à payer pour jouer les bons samaritains pendant deux semaines au Népal ou au Ghana ? Certaines sociétés seront ravies de vous y aider, moyennant le versement de près de 2000 euros. Billets d'avion et frais de visa non inclus. Entendons-nous bien.

Si les choses sont claires dès le départ, cette offre n'est, a priori, pas bien méchante. Sauf que l'exemple de Projects Abroad montre les dérives que peut avoir ce type de "vacances du volontariat". C'est du moins l'avis du Service Volontaire International (SVI), une association sans but lucratif belgo-française active dans "la préparation, l’envoi et l’accueil de jeunes volontaires dans le cadre de chantiers internationaux mis en place par des associations locales et non lucratives".

Concurrence déloyale ?

Cette ASBL vient d'entamer une procédure judiciaire à l'encontre de l'entreprise Projects Abroad pour "concurrence déloyale". Déborah Plaut, chargée de plaidoirie et de lobbying politique au sein du SVI, explique que cette société use selon elle de procédés "frauduleux" pour faire vibrer la corde sensible de l'homme du monde. "Elle se fait passer pour une association via une stratégie marketing qui la présente comme telle, mais il s'agit d'une agence de voyages."

Peter Slowe, fondateur et directeur de Projects Abroad, s'étonne de cette critique. "Notre site est tout ce qu'il y a de plus clair. Nous ne sommes pas une organisation caritative et nous n'avons jamais prétendu l'être, c'est 100% clair." Du côté du SVI, on estime pourtant que le vocabulaire utilisé pour façonner l'image de l'entreprise est ambigu. "C'est trompeur pour le 'consommateur', pour le citoyen plein de bonnes intentions. Particulièrement pour les jeunes qui sont en pleine construction d'eux-mêmes."

Le 9 octobre prochain, Projects Abroad organise une "journée découverte" à l'Université Saint-Louis de Bruxelles. Le but : attirer de nouveaux jeunes volontaires. Ou plutôt - appelons un chat un chat – de nouveaux clients. Une séance d'information jugée "illégale" par la représentante du SVI à cause du statut d'entreprise, et non d'association, de cette organisation qui vient s'exprimer dans la faculté. Un contact de Projects Abroad assure qu'il s'agit d'un "événement privé", d'une "location de salle comme le font de nombreux autres organismes". Il faut en effet s'inscrire pour assister à la séance, même si cette source admet à demi-mot que les étudiants arrivant sans s'être enregistrés ne seront pas refusés.

Ces journées découvertes sont importantes pour l'agence de voyage. Car la majorité des "clients" de cette entreprise de volontourisme ont entre 16 et 25 ans. Solidarité, rencontres et découverte du monde, ces volontaires s'engagent avec une idée précise de l'expérience qui les attend. Mais la réalité est parfois loin du rêve. "Ces voyages qui se disent humanitaires ont des conséquences sur le terrain, car les projets ne prennent pas en compte le contexte social, politique et culturel, commente Déborah Plaut. On commercialise le volontariat et la pauvreté est monétisée comme une attraction pour les touristes. L'argent ne revient absolument aux pays où sont menées ces missions et les volontaires prennent parfois la place de travailleurs locaux et ne sont pas qualifiés."

Des volontaires non-qualifiés

Des missions de médecin ou encore de professeur sont en effet proposées. Ce type d'actions nécessite bien évidemment une qualification, mais aucune vérification ne serait faite par l'entreprise, affirme le SVI. À titre d'exemple, Déborah Plaut explique l'une de ses visites au WEP, une agence belge à l'offre similaire à celle de Projects Abroad, où elle s'est informée comme une volontaire potentielle pour aller enseigner l'anglais au Cambodge. "J'ai indiqué que je parlais mal l'anglais et mon interlocutrice m'a dit que ce n'était même pas un problème. Elle a tout de même dit qu'il y avait une sélection, mais qu'il n'y aurait aucun problème a priori, car il s'agit simplement d'apprendre à des enfants la traduction des différents fruits par exemple."

Chez Projects Abroad, les missions sont bien adaptées en fonction des compétences du volontaire, assure pourtant Peter Slowe. "Pour une mission médicale, si le volontaire est médecin, très bien, mais s'il ne l'est pas, ce n'est pas grave : il ira faire de petites choses que tout le monde peut faire, comme des pansements ou autre. On ne va pas demander à un non-médecin d'aller opérer des gens quand même ! C'est grotesque de prétendre cela." Quant aux missions d'éducation, "le volontaire apportera de toute façon quelque chose aux enfants, dans sa langue maternelle par exemple, même s'il n'est pas réellement professeur."

Il y a deux ans, un reportage d'Al Jazeera avait néanmoins fait état de nombreux problèmes dans les projets menés avec les enfants dans des orphelinats du Cambodge. Aucune demande d'identification n'était faite quand de nouveaux volontaires arrivaient, des établissements étaient créés pour véritablement créer de la richesse, n'importe qui pouvait proposer une "excursion" aux orphelins et partir avec ceux de leur choix sans justification, etc. Projects Abroad ne travaille plus avec ces orphelinats, qui étaient, selon l'entreprise, les seuls responsables. "Tous les projets et tous les partenaires locaux sont évalués", rassure le directeur en indiquant que c'est d'ailleurs l'une des conditions pour que l'activité de son entreprise soit pérenne.

"Misère entretenue"

Et cette activité est, d'un point de vue éthique, particulièrement questionnable pour le SVI. Car, qu'on le veuille ou non, "la pauvreté et la misère des gens sont sources de profit", lance Déborah Plaut. "À partir du moment où le volontariat rencontre le tourisme et a un but lucratif, il ne peut y avoir que des dérives. Ils cherchent avant tout la rentabilité et le profit. Dans ce type de mission, il y a toujours une finalité et un moyen d'y parvenir et, avec le volontourisme, la finalité, c'est l'appât du gain."

Dans le mensuel "Sciences humaines", Sylvie Brunel, professeur de géographie à l'université Paul-Valéry de Montpellier et travailleuse humanitaire durant 17 ans, va, déjà en 2006, jusqu'à évoquer un possible entretien de la pauvreté. "On peut (…) se demander dans quelle mesure la misère entretenue ne constitue pas, lorsqu'elle se pare du masque de 'l'authenticité', un merveilleux produit d'appel pour attirer la manne touristique."

Pour Peter Slowe, le débat autour du profit n'a en tout cas pas lieu d'être. "Il y a des gens qui ont de l'argent à dépenser et on leur propose d'aider à améliorer la vie d'autres personnes. Qu'on gagne de l'argent au passage, ce n'est pas important : cette démarche est constructive, quoi qu'on en dise. Nous vendons le même 'produit' que n'importe quelle ASBL, ONG ou autre, et je dirais même que notre manière de faire est plus efficace puisqu'elle est rentable et que nous avons la capacité d'investir."

Le Britannique se veut d'ailleurs transparent quant aux gains de sa société : sur chaque voyage, Projects Abroad essaye de garder une marge de 10% de bénéfices, mais cela varie selon les destinations et les projets qui bénéficient d'une partie de chaque somme.

Une différenciation via un label ?

Peter Slowe indique par ailleurs que près de 11 000 personnes ont choisi sa société pour effectuer du volontourisme cette année. "Les gens qui partent peuvent s'exprimer à leur retour, dire ce dont ils ont été contents ou mécontents dans nos services. Donc, si le tableau dressé par la concurrence était réel, vous en auriez entendu parler et notre activité se serait rapidement effondrée."

La différenciation entre missions humanitaires lucratives et non-lucratives reste cependant ce qui inquiète le Service Volontaire International. Pour éviter toute confusion à l'avenir, l'ASBL propose donc de légiférer. "Ce qui est pour nous tout à fait indispensable, c'est de créer une loi qui viserait à protéger le vocabulaire associatif, commente Déborah Plaut. De cette manière, le terme 'volontariat' ne pourrait plus être utilisé par une entreprise commerciale. Ensuite, la création d'un label du 'volontourisme responsable' serait nécessaire afin d'assurer que les différentes sociétés proposent bel et bien un 'tourisme responsable', dépourvu de toutes ces dérives." Même en matière d'aide humanitaire, la concurrence peut parfois être rude...

Thomas Mignon (@thomasmignon)

Newsletter info

Recevez chaque jour toutes les infos du moment

Recevoir

L'actualité en images