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Qui a tué Véronique B. et Dominique F. ?

OPINIONS | jeudi 28 mars 2013 à 17h22

  • Une question sans réponse de Patrick Remacle, journaliste à la RTBF, qui avait suivi pendant un an ces deux toxicomanes. Ils avaient tous deux "bénéficié" d'une expérience, destinée à les aider à s'en sortir.

    "Qui a tué Davey Moore?

    Qui est responsable et pourquoi est-il mort? "

    Dans la célèbre chanson " Who Killed Davey Moore ? " de  Bob Dylan  reprise  notamment en français par Graeme Allwright, le chanteur américain cite, un à un, les noms de tous ceux qui, pourraient être responsables, de près ou de loin, de la mort du boxeur Davey Moore en 1963 à Los Angeles.

    L’arbitre du match, la foule des spectateurs, les parieurs et les sociétés de paris, le manager du boxeur, les journalistes ou bien son dernier adversaire l’exilé cubain Sugar Ramos.

    Tous s’en défendent. " C’est pas moi ".

    Qui a tué Véronique B et Dominique F. ?

    Je ne sais pas qui les a tués, peut-être même qu’ils n’ont pas été tués mais qu’ils se sont suicidés lentement, à petit feu, mais une chose est certaine, tous les deux sont bel et bien morts, à quelques semaines d’intervalle, à Liège.

    Quasi personne n’en a parlé, mais je vais le faire aujourd’hui.

    Véronique B. et Dominique F. étaient toxicomanes, des toxicomanes au long cours, des dizaines d’années de galère. Une plongée suicidaire aux enfers jalonnée d’alcool, d’héroïne, de coke, de médocs et de dieu sait quoi.

    De la prison pour l’un, des poumons charrués par les années de produits pour tous les deux.

    Je les ai rencontrés avec d’autres toxicomanes au printemps 2011 et je les ai suivis pendant près d’un an au centre Tadam à Liège.

    Installé en plein centre de la Cité Ardente, juste à côté du commissariat de la rue Léopold, Tadam était une expérience unique en Belgique.

    Tadam organisait la distribution médicalisée d’héroïne à plusieurs dizaines de toxicomanes volontaires.

    Volontaires et choisis selon des paramètres bien précis liés notamment à la durée de leur dépendance dans la prise d’héroïne.

    2 à 3 fois par jour, les patients recevaient  de la diacétylmorphine,  l’héroïne de pharmacie. Les prescriptions étaient supervisées par un médecin, dans un cadre strictement contrôlé, accompagné d’un suivi psychosocial.

    Mais l’expérience pour chaque patient devait s’arrêter après 12 mois. Pas un jour de plus.

    Ce traitement n’est pas là pour résoudre le problème global de la toxicomanie. Mais il concerne une population certes limitée mais qui est très fragilisée par de nombreuses années de consommation. Les patients Tadam étaient en majorité les derniers rescapés de leur génération de toxicomanes.

    Leurs compagnons de route sont morts au fil des années.

    De mois en mois, au fil des tournages, j’ai vu changer les patients. D’abord, selon les spécialistes, à cause du produit.

    En effet, contrairement à " l’héroïne de rue " coupée et recoupée de substances les plus diverses, (talc, poudre de médicaments, farine, mort aux rats, que sais-je encore) le produit prescrit par les médecins de Tadam était pur.

    L’aspect physique et vestimentaire s’améliorait ainsi au fur et à mesure de l’expérience.

    Les plages horaires de distribution du produit, et notamment celle du matin de 7h à 9h,  obligeaient les patients à retrouver un cadre et une hygiène de vie plus " normaux".

    Bref, au fil des mois, ces patients, vieux de la vieille de la toxicomanie, vivaient mieux, se sentaient mieux.

    Simple exemple, ils marchaient désormais normalement dans la rue et non plus avec ce rythme nerveux et saccadé caractéristique des toxicomanes qui cherchent leurs produits. " Tu cherches ?  Tu cherches ? "

    Avant, pendant et après les tournages à Tadam, j’ai souvent discuté avec Dominique F.

    Ce n’était pas un enfant de chœur évidemment mais dans mon métier on apprend de tous et tous les jours.

    On parlait beaucoup lecture et on s’échangeait nos auteurs préférés ; Herman Hesse pour lui, Mickhaïl Boulgakov pour moi.

    Un mois avant la fin de son traitement, Dominique F. est apparu tout sourire, métamorphosé, il avait de nouvelles dents.

    " Jamais je n’aurais cru ça il y a encore quelques mois " souriait-il.

    C’est que l’héroïne attaque et mange l’émail et rend ainsi la plupart des vieux héroïnomanes  pratiquement édentés.

    Et puis vint la fin de ses 12 mois chez Tadam.

    Le dernier jour, après son tout dernier traitement, il est parti dans la nuit après nous avoir souhaité la bonne soirée.

    Je l’ai revu un samedi dans son quartier d’Outre Meuse, il sirotait une bière au pied du monument dédié à Tchantchès.

    Et puis il y a eu les sms envoyés en pleine nuit à des heures totalement improbables pour me demander mon avis sur une phrase décortiquée du livre  " Le Maître et Marguerite ".

    Et puis les sms se sont espacés.

    Et puis les sms se sont arrêtés, définitivement.

    Dominique F. est mort pendant la nuit tout comme Véronique B quelques semaines auparavant.

    Il était assis par terre dans son appartement noyé de livres.

    Ce n’est pas sûr, mais en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suisse, Dominique F. et Véronique B. seraient peut-être toujours vivants.

    En Suisse par exemple, 23 centres comme Tadam existent, dont 2 en prison. Et ce ne sont pas des centres expérimentaux, ils existent depuis le milieu des années 90. Et sont opérationnels depuis.

    En Belgique, la réflexion a démarré pourtant au même moment …

    Mais il a fallu attendre 2007 et les derniers jours du gouvernement Verhofstadt pour qu’une expérience limitée à 12 mois pour chaque patient soit autorisée. L'expérience a démarré en janvier 2011 et s’est terminée deux ans plus tard. A charge ensuite pour l’Université de Liège d’établir un rapport scientifique sur le projet. C’est seulement après la remise de ce rapport, dans les prochains mois, que les responsables politiques au niveau fédéral prendront une décision.

    J’ignore ce qui se décidera alors, si le budget, le communautaire ou la toute proche campagne électorale interviendront, mais, il faut le savoir, chaque jour qui passe est un  jour de perdu pour les toxicomanes qui aimeraient en sortir. Un jour de perdu  aussi pour leurs proches.

    Car comme me le disait une commerçante du quartier " On a tous des enfants. La drogue cela pend au nez de tout le monde… "

    Alors qui a tué Véronique B. et Dominique F. ?

    La société et ses travers ? Les malaises personnels  et les fêlures de leurs jeunesses ? La fin des 12 mois chez Tadam ? Les fournisseurs de produits ? Le journaliste qui les a filmés ? La lenteur des décisions politiques ? Le coût du projet ? La pauvreté des budgets dans  le secteur des assuétudes ?

    Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse.

    Mais poser la question et y réfléchir c’est déjà (un peu) avancer.

    Car une chose est certaine, ce serait vraiment bête que Véronique B. et Dominique F. soient morts et que cette double mort, définitivement, ne nous interpelle pas, ne nous dise rien, vraiment rien.

    Patrick Remacle, journaliste à la RTBF

    Réalisateur du reportage " Une année de dragon " consacré au centre Tadam à Liège et diffusé notamment à la RTBF et à la VRT. Ce texte a également été publié par Le Soir daté du 28 mars 2013.

     

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