Pourquoi les mouvements sociaux en Israël s'arrêtent-ils à la Ligne Verte ?

Simone Susskind
Simone Susskind - © Tous droits réservés

Wall Street évacué par la force, les indignés espagnols qui ne mobilisent plus, ceux d'Israël qui s'essoufflent, le constat est le même partout : l'"indignation" ne fait plus recette, pour l'instant. Mais comparaison n'est pas raison et, selon Simone Susskind, cette désaffection israélienne a des causes très spécifiques, très "nationales"

Le samedi 29 octobre, des manifestations d’”indignés” israéliens ont réuni environ 30.000 participants dans plusieurs villes du pays après une interruption de près de deux mois.

Bien loin des 450.000 manifestants enthousiastes et revendicateurs de cette belle soirée de début août.

L’atmosphère n’était plus la même.

Comme l’écrivait Gideon Levy, un des chroniqueurs vedettes du quotidien Haaretz: “Ils étaient là, ils sont en faveur de la justice sociale. La passion brûlante qui caractérisait les manifestations de l’été, tellement différente de tous les rallyes traditionnels que la place Rabin avait vus, était oubliée, comme si elle n’avait jamais existé…

La nuit dernière, c’était comme si quelqu’un avait éteint la lumière.”

Mais il n’est pas inutile de rappeler que ce mouvement a modifié le discours et pour beaucoup, les perceptions des injustices auxquelles est confrontée une partie importante de la population.

Que pour la première fois, on a vu des Palestiniens, citoyens israéliens, participer à ces manifestations, comme si se développait une nouvelle forme de citoyenneté.

Et je m’interroge ; vers où tout cela va-t-il ?

Une classe moyenne aveugle

Tout au long de ces semaines d’enthousiasme et de revendications pour la justice sociale, des logements accessibles, l’enseignement gratuit, les droits pour les handicapés et de meilleurs services pour les personnes âgées, on n’a entendu aucune référence à l’occupation des Territoires palestiniens. Les leaders du mouvement des “tentes”, venus de la classe moyenne ont refusé toute identification avec la situation des Palestiniens. Ils ne voulaient pas que le mouvement soit considéré comme “politique”.

La classe moyenne juive israélienne a une longue tradition, une tradition bien intégrée, d’ignorance, d’aveuglement actif sur ce qui se passe dans les Territoires palestiniens occupés. Ils n’ont pas les outils psychologiques pour se confronter à ces situations. C’est la raison pour laquelle des gens comme “Briser le Silence” (une ONG israélienne composée de vétérans de l’armée qui témoignent de leur expérience durant leur service militaire dans les territoires occupés) dérangent tellement la société israélienne.

Ils ne veulent pas voir, ils ne veulent pas savoir.

Dix années de séparation ont non seulement rendu les Palestiniens invisibles dans le sens physique du terme. Ils les ont effacés de la conscience des Israéliens. La plupart des Juifs en Israël ne pensent même plus qu’il y a une occupation. Ils voient l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et ils pensent que c’est un gouvernement dans le plein sens du terme.

Le paradoxe de Daphné

Daphné Liff, la jeune femme qui a été à l’initiative de ce gigantesque mouvement n’avait pas une motivation politique au départ. Elle voulait exprimer sa rage et son désespoir de ne pouvoir trouver un appartement décent à un prix acceptable à Tel-Aviv. C’était un petit problème personnel qui est devenu immense parce que des milliers de jeunes de la classe moyenne israélienne se retrouvent dans la même situation. Il faut savoir que depuis des années, on n’a pas construit d’appartements sociaux à l’intérieur des frontières de l’Etat d’Israël. Tous les investissements ont été faits dans les Territoires occupés.

Pourtant Daphné Liff est une personne politique. A 18 ans, elle a signé une lettre dans laquelle elle déclarait qu’elle refusait de servir dans l’armée, un geste rare dans la jeunesse israélienne. Mais cet été, elle n’est pas descendue sur le Boulevard Rothschild pour résoudre l’occupation, elle a monté sa tente parce qu’elle voulait résoudre son problème social personnel.

On aurait pu espérer en juillet que des Israéliens de plus en plus nombreux feraient le lien entre ce qui se fait dans les Territoires occupés et la situation économique et sociale, le système qui règne en Israël, ce système capitaliste extrême qui rend plus riches les plus riches et plus pauvres les plus pauvres.

C’est de moins en moins certain à ce stade.

Un espoir

Alors, ce ballon qui a mobilisé le soutien de près de 90% des citoyens juifs en Israël se dégonflerait déjà ?

Et on retournerait vers le «business as usual » ?

J’ose espérer que non. Que ce qui a été semé lors de ce bel été donnera des fruits inattendus et inespérés.

Que la mobilisation des Israéliens contre la politique sociale et économique de leur gouvernement se poursuivra et qu’ils feront le lien avec les dangers que la poursuite de la colonisation et de l’occupation font courir à l’avenir de leur pays.

 

Simone Susskind, présidente de Actions in the Mediterranean 

Militante de la paix entre Israéliens et Palestiniens, Simone Susskind a été une des premières à organiser concrètement le dialogue entre les deux communautés. Depuis des années, elle se bat aussi contre les dictatures du Maghreb et pour une reconnaissance du droit des femmes dans cette région. Elue femme de l’année en 91, elle conseille le président du PS sur les questions internationales.

 

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