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Mais pourquoi le G20 se mêle-t-il de l'eurozone ?

OPINIONS | vendredi 4 novembre 2011 à 14h46

  • Les conclusions du G20 : un catalogue de bonnes intentions, diront certains. Mais aussi et peut-être surtout le révélateur de la difficulté à trouver des solutions communes aux différents ensembles représentés. Pour Pierre Defraigne cependant, ce Sommet consacre une avancée : l'autonomisation progressive de l'Eurozone.

     Un démarrage sur les chapeaux de roue

    Hâtivement convoqué à Washington en Novembre 2008 au lendemain de la chute de Lehman Brothers, à l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne, sans souci excessif de légitimité et de représentativité, le G20 avait démarré sur un coup de maître : relance de l’économie mondiale au bord de la dépression, prévention de dérives protectionnistes potentielles et lancement d’un programme de re-régulation financière et de contrôle des paradis fiscaux. Le tout passablement réussi, paradis fiscaux exceptés ! Les G20 de Londres (2009) et de Pittsburgh (2009) avaient confirmé l’élan originel. Las, le passage du stade de pilotage de crise à celui de maître d’œuvre d’une gouvernance multilatérale à la hauteur de la globalisation n’a pas encore eu lieu. Cannes, distrait par le sauve-qui-peut déclenché par le coup de poker de Papandreou, n’a pas davantage transformé l’essai initial que les Sommets récents de Toronto(2010) et de Séoul (2010). Le monde reste en panne de gouvernance globale. En témoignent le déficit de coordination effective des politiques macro-économiques, le chantier de la régulation financière –avec un horizon fixé à 2019 pour Bâle III- et celui des paradis fiscaux toujours au stade de la planche à dessin.

    Un essai non transformé

    Le G2O devait pourtant traiter des grandes questions mondiales du moment: le risque alimentaire pour les 7 milliards d’êtres humains, les blocages des négociations commerciale et climatique, la réforme du système monétaire international et la vérité des taux de changes, la régulation financière, la mise au pas –apparente- des paradis fiscaux, la taxe –volontaire- sur les transactions financières, la coordination -virtuelle- des politiques de désendettement et de croissance. Même si les avancées seront inévitablement modestes, leur présentation médiatique fera du Sommet de Cannes un succès. On ne réunit en effet pas une vingtaine de Chefs d’Etats qui représentent 66 % de la population et 85 % du PIB mondial, sans qu’il en sorte quelque chose qui justifie deux jours de travaux.

    Mais le Sommet de Cannes a révélé, par défaut, la ligne de fracture qui traverse le G20, héritier présomptif du G7/8. Etrangement, il aura permis avec une taxe Tobin volontaire limitée à l’Europe, d’amorcer peut-être une différenciation fiscale et financière entre la zone euro et l’UE.

    Clivages au sein du G20

    Le clivage du G20 passe bien entendu entre pays avancés et émergents. Il révèle de nouveaux rapports de force et des divergences de fond. A Cannes, Amérique et Europe ont dévoilé leur affaiblissement à la face du monde. Engagées l’une et l’autre dans une phase historique de désendettement après avoir acheté la croissance à crédit pendant deux décennies, elles ont perdu leur capacité de croissance et avec elle leur leadership de la gouvernance mondiale

    Aujourd’hui tous les pays sont durement touchés par la crise systémique du capitalisme occidental. L’Amérique, bloquée par ses divisions internes sur le plafond de la dette, les taxes et le déficit, plonge dans une nouvelle récession. La suprématie du dollar est remise en question par l’existence de l’euro et par l’internationalisation du yuan. Du coup, l’Amérique perd un degré de liberté : elle ne peut plus impunément accumuler les déficits qui ont soutenu longtemps la demande mondiale tout en fragilisant par ailleurs l’économie mondiale. L’Amérique d’Obama se place dorénavant en retrait, mais elle prodigue ses conseils à l’eurozone.

    L’euro dans l’amphi du G20

    L’Europe aurait le poids économique et l’expérience de la coopération internationale nécessaires pour relayer les Etats-Unis. Mais l’eurozone vacille sous la pression exercée par les marchés financiers sur la dette souveraine des pays périphériques. En prenant le risque de s’inviter dramatiquement dans l’amphi du G20 pour solliciter le concours financier des pays émergents…et les conseils intéressés de Barak Obama, l’eurozone s’est entendue tancer par ses partenaires, sérieusement inquiets de sa possible implosion.

    Son traitement par le G20 a pris des allures de mise sous tutelle, non plus seulement du FMI, mais des Etats-Unis et des pays émergents eux-mêmes. Que ces derniers aient été mis à contribution pour apporter leur concours financier à la Grèce, au Portugal et à l’Irlande, voire à l’Italie et à l’Espagne, alors même que l’Europe a un revenu par tête qui est un multiple de celui de la plupart des pays contributeurs, à commencer par la Chine, et qu’elle est la première source d’épargne au monde, voilà qui a fait aujourd’hui sérieusement perdre du crédit à l’eurozone, réputée maillon chaîne de l’économie mondiale.

    La France elle-même, coincée entre déficit élevé et croissance faible, est apparue ces derniers mois, malgré l’activisme méritoire du Président Sarkozy, davantage comme le porte parole de l’Allemagne que l’inspiratrice du tandem dirigeant de la zone euro. L’épisode grec n’a rien arrangé et l’ombre qui recouvre l’Italie a fait de celle-ci un membre aussi incongru du G20 que l’Argentine.

    Des pays émergents encore incertains

    Quant aux pays émergents, ils pâtissent de la baisse de régime de leurs principaux partenaires commerciaux. Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), en dépit de leur poids relatif significatif et en augmentation, ne fournissent pas encore de véritable source alternative de croissance pour le monde. Ils sont avant tout tributaires de la croissance de la Chine.

    Mais la Chine, confrontée à de sévères déséquilibres sociaux, environnementaux et régionaux et peut-être exposée à une dette locale dangereuse pour sa stabilité financière, pourra-t-elle poursuivre sa fulgurante ascension du moment lorsqu’elle ne pourra plus compter sur la capacité d’absorption des grands marchés occidentaux ? Le défi de rééquilibrer la dynamique de croissance de la Chine sera aussi redoutable pour le nouveau leadership que le passage à une eurozone politique pour les dirigeants européens.

    Dans ce contexte, on l’a vu à Cannes une fois de plus, la transition est difficile entre le multilatéralisme occidental figuré par le G7 pendant les trois décennies qui ont suivi le premier choc pétrolier de 1973, et le multilatéralisme élargi au G20. Le premier organisait la mise en ligne du grand dessein des Etats-Unis sur le monde avec leurs intérêts, ce dont s’accommodaient Europe et Japon bénéficiaires de la protection américaine. Aujourd’hui, le multilatéralisme dans un monde multipolaire s’avère un exercice infiniment plus difficile puisque les protagonistes sont plus nombreux, leurs intérêts immédiats souvent en conflit et leurs conceptions de la gouvernance assez différentes voire antagonistes.

    Les trois conditions de la gouvernance

    Un monde ancien se meurt, un monde nouveau nait. Mais le passage du relais du G7 au G20 restera improbable aussi longtemps que ne seront pas remplies trois conditions : d’abord les trois principaux protagonistes, USA, Chine et UE, devront remettre leurs économies en ordre de marche. C’est la première urgence. Ensuite ils devront trouver ensemble un sentier sûr de coopération de manière à entraîner l’économie mondiale et à donner une impulsion coordonnée au G20 qui ne peut fonctionner sans un G3 ? Enfin, pays avancés et pays émergents devront converger vers un partage de souveraineté malgré l’attachement rigide des seconds au souverainisme et à la non-ingérence comme en a spectaculairement témoigné l’abstention non seulement de la Chine et de la Russie, mais de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud -les IBAS- dans le vote au Conseil de Sécurité sur la Lybie. Il n’y aura pas d’ordre mondial juste et stable si ces conditions ne sont pas réunies.

    L’embryon d’une eurozone fiscale

    Du moins, l’Europe aura-t-elle appris à Cannes que construire une eurozone politique sur un modèle fédéral n’est plus une vue de l’esprit. L’option pour une taxe Tobin volontaire dont le Royaume-Uni s’est témérairement exclu, annonce en pointillé une différenciation non seulement fiscale, mais de la régulation financière entre une eurozone, plus rigoureuse, et une UE-27 moins supranationale. Par ailleurs, la taxe volontaire sur les transactions financières –plus emblématique qu’effective- vient s’ajouter à l’initiative récente Sarkozy-Merkel et reprise par la Commission, d’une base commune pour la taxation des sociétés dans l’eurozone. Celle-ci se doublerait d’un rapprochement fiscal franco-allemand, catalyseur et noyau d’une triple unité monétaire, fiscale et financière de l’eurozone, étape vers sa fédéralisation. C’est ce que le monde attend des Européens parce que sans une structure politique forte, l’eurozone n’est pas viable. C’est la leçon de Cannes : il ne s’agit plus seulement d’aider la Grèce, il y va de l’unité de l’Europe et de la stabilité du monde.

     

    Pierre Defraigne, Directeur Exécutif de la Fondation Madariaga-College d’Europe

    Pierre Defraigne a été fonctionnaire européen jusqu’en 2005. Il a occupé, entre autres, les fonctions de chef de cabinet des commissaires Etienne Davignon et Pascal Lamy. Enseignant au Collège d’Europe (Bruges) et à l’université du Zheijang, il et particulièrement intéressé par la politique économique internationale, l’économie politique et les relations avec les pays en développement.

     

     

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