Ce qui était inimaginable à la conception de la monnaie unique - au point que les traités ne prévoient même pas la sortie d'un membre- est en train de prendre du crédit, bien au-delà de l'habituelle arme de dissuasion massive que cette perspective représentait jusqu'alors.
Bien sûr, bien des rounds d'élections, de sommets de la dernière chance, de communiqués d'agences de notation viendront parsemer le chemin jusqu'à une sortie par inclusion ou par exclusion. Mais cela ne nous empêche pas, dans l'intervalle, d'interroger ce qui est en train de se passer : nous vivons en direct la crise de vocation de l'Union européenne.
En effet, la question de la construction européenne nous renvoie depuis des lustres à une évidence que nous commençons juste seulement à remettre en cause, voire à trouver étrange : au fond, la construction européenne a-t-elle un sens ?
Il faut le rappeler : l'Europe ne s'est pas construite dans un élan d'humanisme philanthropique spontané, mais sur le désir d'éviter de rééditer des malheurs passés. Le Traité de Rome de 1950 est signé sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale, dans une grande envolée de " plus jamais ça ".
Le plan était simple : des États qui échangent librement entre eux et construisent un marché commun (du charbon, de l'acier puis de tout le reste) n'auront plus de raisons de se faire la guerre, et se construiront tant d'interdépendances que l'idée même d'un conflit armé sera, à terme, incongrue et impossible.
Il faut rendre justice aux pères fondateurs : l'idée n'était pas sotte. A tout prendre, même si ce n'est pas l'Eldorado, il faudrait être fou pour ne pas préférer voir notre jeunesse désœuvrée défiler en files d'Indignés plutôt qu'étrillée et éventrée dans les tranchées.
Nous débattons sur les déficits et la dette publique plutôt que sur le besoin de renforcer la ligne Maginot ou le canal Albert. Nous donnons aujourd'hui naissance aux petits-enfants du Baby-Boom, soit la troisième génération de l'histoire n'ayant pas connu de guerre entre pays de l'Union. Arrêtons deux minutes de nous plaindre et regardons dans le rétroviseur : oui, c'est un progrès.
Or, c'est peut-être cette paix et cette prospérité, relative mais d'une durée sans précédent, dont nous sommes en train de mesurer les tiraillements. L'union monétaire devait constituer le paroxysme et la cheville ouvrière de cette dynamique, à la fois point de non-retour et source d'un mouvement d'intégration : agrégés par les fameux critères de convergence (car il fut une époque où on les prenait au sérieux…), les pays de l'Union allaient faire converger leurs économies, leurs fiscalités, peut-être même leurs systèmes sociaux, se renforçant mutuellement face au reste du monde.
Avec, moins de dix ans plus tard, le retrait possible d'un Etat membre du système qui ne se voyait que dans un seul sens, celui du progrès, c'est tout le sens de la construction européenne qui se trouve sapé sur ses bases.
Car de deux choses l'une :
Soit le problème est " simplement " technique et réside dans le fait que la Grèce est rentrée dans l'euro par erreur, manipulation ou naïveté ; en ce cas nous sommes dans une situation de révélation et d'exacerbation d'une anomalie par le jeu de dominos de la crise des subprimes vers l'endettement privé, puis vers les banques, puis vers l'endettement public, ce qui expose d'une manière sans précédente les élèves tricheurs aux rigueurs d'un marché dont ils avaient jusqu'alors profité.
Soit, ce qui est probable, le problème est également conceptuel et réside dans le sens même de la construction européenne : et si nous avions vu trop grand en voulant être trop vite davantage que des États ne se faisant plus la guerre ? Et si nous rencontrions lentement mais durement les limites d'une construction qu'on croyait naïvement infinie ? Et si, tel un univers miniature, nous étions en train de passer d'une phase d'expansion à une phase de contraction ?
Nous sommes en tout cas à la croisée des chemins et renvoyés à une question simple : l'histoire a-t-elle un sens ? La croyance que les choses ont du sens est puissante chez l'humain, elle est profondément ancrée. Nous aimons lier des causes et des effets, parfois en dépit des évidences, simplement parce que ça nous rassure. Mais la vérité, c'est que nos grands progrès, nous les accomplissons en réaction à nos grands périls. Nous ne construisons pas de cathédrales pour faire joli, mais pour rendre hommage à un Dieu que nous aimons et craignons.
Nous ne construisons pas l'Europe depuis 60 ans parce que nous sommes heureux d'être Européens, mais parce que nous voulions sortir de la menace que nous faisions peser les uns sur les autres. Et c'est ce ressort-là qui est usé aujourd'hui. Nous sommes à la croisée des chemins parce que l'Europe est sommée de prouver qu'elle peut servir à autre chose qu'à éviter ce que son absence aurait permis.
C'est en cela que ces heures sont décisives : la solidarité entre États et peuples européens peut-elle tenir en temps de paix, sans agresseur extérieur ? Sans menace de l'abîme pour nous motiver, saurons-nous nous montrer à la hauteur des enjeux ? Nous qui portons en nous le chaos, serons-nous capables d'enfanter une étoile dansante ?
" La crise, avait dit Gramsci, c'est quand le vieux n'arrive pas à mourir et que le neuf n'arrive pas
à naître ". Pas de chance, nous y sommes. Reste à espérer que nous n'ayons pas à retraverser l'Enfer pour nous trouver une raison de continuer à construire l'Union. Sinon, les étoiles du drapeau s'éteindront une à une et le ciel sera vide pour de bon.
François De Smet
Retrouvez les chroniqueurs de Regards croisés du lundi au vendredi dans le grand journal de la mi-journée sur La Première.




![[x]](http://www.static.rtbf.be/rtbf/www/images/common/old_browser/close.png)





Faire un commentaire
sans quoi, nous nous réservons le droit de supprimer votre réaction.