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Égypte : transition démocratique en péril

OPINIONS | lundi 25 février 2013 à 12h04

  • L'Egypte s'enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos. Pour Robert Anciaux, spécialiste des pays arabes, cela tient en partie à l'aveuglement et au manque de maturité des formations politiques nées du mouvement de la place Tharir.

    Porteur d’immenses espoirs pour les populations locales, le " printemps arabe " suscite aujourd’hui d’amères déceptions.

    Parmi les quatre pays (Tunisie, Égypte, Libye, Yémen) touchés par la vague de contestations populaires, qui ont réussi à évincer les pouvoirs autoritaires en place, seules la Tunisie et l’Égypte ont, pour l’heure, ouvert une voie transitoire susceptible de mener à terme à la mise en œuvre d’une expérience d’État démocratique.

    Les séquelles de l'ancien régime

    L’Egypte n’a jamais connu de démocratie et les formations politiques démocratiques y ont été systématiquement réprimées par les pouvoirs en place. Seules deux forces politiques structurées subsistaient au moment du déclenchement des émeutes du " printemps arabe " : l’armée et l’Association des Frères musulmans, par ailleurs, périodiquement en butte à des mesures de répression orchestrées par le régime, mais bien implantée dans le tissu social égyptien.

    Le problème pour l’édification d’un nouvel ordre politique susceptible de porter les objectifs énoncés sur la Place Tahrir lors de la révolution du " printemps arabe " est que celle-ci a été le fruit d’un soulèvement populaire spontané, qui ne s’est jamais donné un leadership identifiable à partir d’un projet de société, articulé autour d’un programme politique et socio-économique plus ou moins structuré.

    En l’absence de formations politiques non-islamistes issues du printemps arabe, organisées et bien implantées dans le tissu social égyptien, l’issue des premières élections démocratiques et libres qu’a connues l’Égypte fut sans surprise : le Parti de la Justice et de la Liberté, organe des Frères musulmans, obtenait quelque 49% des suffrages exprimés, tandis que le Parti Nour, organe de la mouvance salafiste atteignait les 20% de voix.

    Les partis d’orientation séculière[1], totalement absents du terrain social, sortaient de la confrontation électorale totalement laminés. On peut certes attribuer, en partie, ce résultat au manque de temps et de moyens dont ils ont disposé pour s’organiser, mais on ne peut ignorer les effets dévastateurs d’une abstention qui a surtout été le fait de nombreux jeunes animateurs non-islamiste du " printemps arabe ".

    Depuis les élections législatives et présidentielles, l’Égypte n’a connu qu’une succession de bras de fer opposant tour à tour le président élu à une opposition politique anti islamiste, aux hommes forts de l’institution militaire, et à la Cour constitutionnelle.

    Radicalisme et autoritarisme

    Depuis le mois d’octobre 2012, les formations d’opposition séculière ont multiplié les manifestations dirigées contre le Président Morsi et la domination exercée par les Frères musulmans sur l’État égyptien et ses institutions. Au début de l’année 2013, ces manifestations sont quasiment devenues quotidiennes et aboutissent à des heurts de plus en plus violents avec les forces de l’ordre. Clairement une culture de l’émeute a pris la place du débat politique contradictoire en usage dans un système de démocratie parlementaire représentative.

    Le président de la République, appuyé sur la principale force politique islamiste élue, muré dans une intransigeance et un autoritarisme fondés sur la légitimité que lui confère la voix des urnes, n’a pas su poser les gestes susceptibles de rassurer l’opposition obsédée par la perspective d’une " frérisation " du cadre politique et institutionnel égyptien, et par la crainte d’une marginalisation des autres composantes de la société.

    De leur côté, les formations séculières, traumatisées par l’ampleur de leur défaite aux élections législatives, ont longtemps peiné à se structurer et à s’organiser sur des bases politiques cohérentes. Progressivement, dans le courant de l’année 2012, naissent trois partis devenus le fer de lance de l’opposition séculière au président Morsi et au courant islamiste : le parti de la Constitution de Mohammed al-Baradey, centriste, le parti du Congrès de Amr Moussa, libéral, et le parti de la Dignité de Hamdin Sabahi, gauche nationaliste. Toutefois, si ces formations acquièrent une identité politique identifiable, leur programme reste flou, particulièrement sur le plan socioéconomique. En outre leur implantation dans le tissu social égyptien reste problématique.

    Le 25 novembre 2012, les chefs de file de ces trois partis rassemblent au sein d’un Front du Salut national (FSN) divers éléments de l’opposition parmi lesquels le parti Wafd de al-Sayyed al-Badawi. Cette opposition, qui occupe la rue presque sans interruption depuis quelque trois mois, réclame : la formation d’un gouvernement d’union nationale seule solution pour eux à la crise politique ; l’amendement des articles de la Constitution qui font problème ; l’abrogation des décrets pris par le président le 22 novembre ; une loi électorale plus transparente ; l’organisation d’une élection présidentielle avant 4 ans ; la reconnaissance par le président de sa responsabilité dans les désordres. Des exigences radicales qui n’ont pour seul effet que de crisper plus encore le président Morsi.

    Tour à tour le président et ses opposants lancent des invitations au dialogue qu’ils remettent tout aussitôt en question. A début de ce mois, les protagonistes, pour mettre fin aux violences qui ont fait des dizaines de victimes, ont même été jusqu’à signer, sous le patronage de l’Université islamique d’al-Azhar et de son recteur, un document condamnant le recours à la violence. Ce qui n’a pas empêché la reprise quasi immédiate des affrontements entre les opposants du FSN et les forces de sécurité. Ces désordres se développent sur fond de tensions sociales aiguës générées par la dégradation continue d’une économie sinistrée, que les bailleurs de fonds étrangers (FMI, États-Unis et Europe) tardent à renflouer en raison des incertitudes politiques qui pèsent sur l’avenir du pays.

    Les problèmes économiques et sociaux

    Dans ce contexte, l’armée se présente comme le fondement stable de l’État et, dans un communiqué daté du 29 janvier 2013, elle se déclare décidée à intervenir si la persistance des désordres sur la place publique menaçait de provoquer l’effondrement de l’État (Le Monde, 29 janvier 2013).

    Malgré la menace que constitue une intervention militaire pour la poursuite de l’expérience de la transition démocratique, les adversaires campent irréductiblement sur leurs positions en espérant semble-t-il pouvoir tenir jusqu’aux élections législatives prévues pour le printemps prochain.

    Dans cette perspective, il convient de noter l’insatisfaction croissante d’une partie non-négligeable de l’électorat des Frères musulmans. Non seulement il apparaît qu’ils n’ont aucun programme économique et se trouvent impuissants à redresser une situation économique et sociale catastrophique, mais encore ils semblent vouloir s’aligner sur les voies libérales tracées par le régime précédent : encouragement à l’investissement étranger dans les grandes infrastructures, à la libéralisation des échanges commerciaux et à la privatisation des transports et de l’énergie. De surcroît, la répression des actions de grève et de protestation des salariés n’a pas faibli depuis la fin du " printemps arabe ".

    Dans ce contexte les partis de l’opposition semblent tabler sur l’érosion de l’assise électorale des Frères musulmans pour remporter la mise aux nouvelles élections législatives prévues pour le printemps 2013.

    Loin, donc, de se mobiliser pour sortir l’Égypte de la situation économique sinistrée où elle se trouve plongée et de mettre, dans cette perspective, un frein aux débordements des affrontements partisans qui menacent les fondements de l’État, les partis politiques de tous bords ne semblent préoccupés que par leurs querelles partisanes. Le boycott des élections annoncé tout récemment par Mohamed El Baradei sonnerait le glas d'un éventuel rééquilibrage du rapport de force entre opposition et majorité islamiste et constituerait un nouveau blocage du fonctionnement des institutions.

    Une absence de maturité politique qui constitue la principale menace pour l’avenir de la transition démocratique actuellement en chantier.

    Robert Anciaux, politologue

    Professeur émérite de l'Université libre Bruxelles, Robert Anciaux est à la fois islamologue, spécialiste des pays arabes et de la Turquie. Il a effectué de nombreuses missions d'observations pour les élections entre autres en Tunisie et en Egypte.


    [1] Au terme laïque généralement utilisé pour définir les formations politiques opposées aux islamistes, il faudrait préférer le terme de " sécularisé " ou " séculier " qui correspond plus à la réalité culturelle de l’Égypte, le terme laïque étant essentiellement représentatif d’une réalité française.

     

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