Depuis près de 5 ans, unissant nos expériences de vie et nos aspirations de citoyens actifs, nous avons ouvert une réflexion sur la nécessité de revivifier ce qui sert de lieu commun de débat, de dialogue, pour forger un vivre ensemble dans la cité, paisible, libre, juste, et décider de ses orientations essentielles. Ce lieu, c’est la démocratie.
Un bien précieux
Aujourd’hui, nos sociétés doivent faire face à plusieurs défis fondamentaux : l’extrême gravité de la situation financière et économique mondiale nous oblige à revoir fondamentalement un mode de développement économique qui peine à assurer le bien-être des populations ; la raréfaction des ressources, la dégradation de l’environnement et du climat nous impose de réaliser le développement soutenable afin d’assurer la pérennité de la planète et de tous les êtres vivants ; l’impact des révolutions technologiques exige que nous repensions le sens du progrès afin d’œuvrer à la réconciliation entre la planète et ses habitants; les bouleversements géopolitiques mondiaux, les tensions grandissantes dans nos sociétés, questionnent la capacité de la démocratie à faire face avec succès à ceux-ci.
Nous sommes convaincus que l’approfondissement de la démocratie est une clé indispensable pour relever ceux-ci et construire une économie, une société, une planète, profitable à toutes et à tous. Encore faut-il que celui-ci se réalise en pratiquant une approche de la réalité sociétale qui embrasse sa complexité et la considère de manière prospective afin de tracer un chemin capable de nous conduire à bon port.
Lors de cette conférence, un constat commun s’est imposé : la démocratie est un bien précieux, un trésor de l’humanité. Mais elle est profondément menacée et vidée de son contenu : les prérogatives qu’elle octroie aux peuples souverains dans la conduite de la société se sont restreintes, telle une peau de chagrin, abandonnant la direction des affaires communes et principales - l’économie, la finance, les questions de paix et de guerre - à des élites bancaires, bureaucratiques et militaires. Son avenir paraît des plus incertains. Certains, brossant un tableau à la George Orwell, nous mettent en garde quant aux dévoiements futurs qu’elle pourrait connaître si elle se laisse dominer par des systèmes techno-bureaucratico-communicationnels sur lesquels elle aurait perdu toute maîtrise.
Fondamentaux, approches neuves, nouvelles pratiques
Le rapport démocratie - marché est complexe. Lorsque celui-ci fortifie la logique des échanges matériels et humains et contribue à l’essor des conditions de vie des peuples, la démocratie n’y trouve rien à redire. Au contraire, elle ne peut qu’encourager, y compris ses membres les plus faibles, à s’en emparer. Toutefois, lorsque les marchés financiers imposent leur loi anonyme, accumulant un profit sans limites sur le compte de l’immense majorité des êtres humains, la démocratie ne peut l’accepter et se doit de les dompter de telle façon qu’ils n’empiètent en rien sur le devenir des sociétés. L’état actuel de nos sociétés impose que les biens publics échappent à l’emprise du marché et nécessite que leur gouvernement soit assuré par les citoyens donnant de nouvelles formes politiques à leur souveraineté, telles, par exemple, la constitution d’une " république européenne ", ou / et d’une " république cosmopolitique " potentiellement capables d’établir un niveau de gouvernance démocratique global.
Si des modes d’exercice neufs de la citoyenneté s’imposent, il n’en reste pas moins que les principes fondamentaux de la démocratie représentative, qui donnent le moyen aux citoyens d’élire et de démettre leurs représentants / gouvernants de manière régulière, restent les meilleurs garants pour que ceux-ci jouissent sans entraves de leur liberté. Toutefois, les citoyens ne peuvent assumer leurs droits, leur pouvoir d’êtres libres et égaux, que s’ils bénéficient de conditions sociales et économiques leur donnant cette faculté. C’est pourquoi les droits sociaux conquis en Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale, restent une pierre angulaire, sans l’usage de laquelle nos contemporains ne pourraient réaliser complètement leur citoyenneté et leur participation aux affaires de la cité. Notre avenir commun passe irrévocablement par la réhabilitation du politique, davantage en phase avec la réalité de vie de chaque citoyen.
La démocratie se doit d’évoluer, en particulier dans une relation plus harmonieuse avec la nature qu’impose notre prise de conscience, récente, des déséquilibres environnementaux majeurs que notre mode de civilisation a infligés à la planète, menaçant les êtres vivants dans leur survie. Malgré toutes les résolutions, nous continuons à en épuiser les ressources, ne rompant pas avec le modèle productivo-consumériste qui génère cet épuisement. Il est indispensable que la démocratie intègre la nature au centre de l’élaboration des politiques publiques, dans ses modes et procédures de représentation et de gouvernement. On peut parler en cela de " démocratie écologique ". La démocratie doit retrouver son dynamisme en améliorant ses modes de fonctionnement notamment par des consultations incluant beaucoup plus les citoyens. D’autres voies sont à rechercher, qui dépassent les replis communautaristes et développent une alternative à une mondialisation débridée destructrice du lien social en vue de proposer une pratique démocratique capable de renouveler le potentiel humaniste de nos sociétés.
On ne pourra refonder sérieusement la démocratie qu’à condition que notre modèle industriel, qui reposait sur la liquidation de la citoyenneté remplacée par le consumérisme, fasse place à une " économie de la contribution " que l’Europe devrait forger en développant une politique industrielle et d’investissement appropriée. De plus, la réappropriation active du pouvoir démocratique par les citoyens exige que la formation des citoyens soit un des objectifs majeurs de l’école.
Re-fonder la démocratie
C’est seulement en réunissant l’ensemble de ces conditions que l’on peut espérer que les droits de l’homme et du citoyen incarnés par les constitutions démocratiques ne soient plus une pétition de principe, mais une pratique de toutes les sociétés humaines sans exception.
Si l’avenir de la démocratie ne semble pas lumineux, sa capacité à se transformer, à dégager des solutions en vue de répondre aux besoins des populations et de construire un rapport nouveau à la planète est possible et nécessaire.
Notre ambition : c’est que les idées-forces soulevées lors de la conférence " Démocratie, avenir du monde ? " constituent une base de principe en vue de créer un réseau européen fédérant, les institutions, les organisations, les personnalités, les citoyens désireux de rassembler leurs énergies pour revivifier la démocratie, la re-fonder sur une connaissance appréhendant davantage la complexité du monde et alimentée par une vision à long terme.
Joseph Charlier et Pascale Van Doren, Promoteurs de l’Initiative D.C.P. " Démocratie, complexité, prospective "
Joseph Charlier est historien de formation. C'est un citoyen engagé dans la réflexion sociale, particulièrement actif dans le syndicalisme agricole et dans la lutte contre la pauvreté; Pascale Van Doren, est ingénieur civil en agronomie et diplômée en administration des entreprises et est spécialisée dans les questions de développement régional.
Ont participé à la conférence : Luciano Canfora, philologue et historien italien, Philippe Destatte, historien et prospectiviste belge, Laurence Fontaine, historienne française, Patrick Viveret, philosophe français, Stefan Collignon, économiste allemand, Dominique Schnapper, sociologue française, Robert Castel, sociologue français, Eric Clemens, écrivain et philosophe belge, Thierry Gaudin, prospectiviste français, Kerry Whiteside, politologue américain, Erwin Jans, dramaturge belge, Daniele Archibugi, théoricien politique italien, Bernard Stiegler, philosophe français, Pierre Barge, Association Européenne pour la Défense des Droits de l’Homme.




![[x]](http://www.static.rtbf.be/rtbf/www/images/common/old_browser/close.png)




