Carte blanche à Mme la Ministre de l'enseignement obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles

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Au cœur des profs

Pour un enfant, la construction des apprentissages est un acte particulier. Il nécessite du bien-être, de la rigueur, des efforts, de la motivation et un guide légitime. De nos jours, l’enseignant représente de moins en moins ce guide légitime. Le projet de réforme dont on parle depuis la parution de sa dernière mouture en décembre 2016 ne légitime pas plus les enseignants. Quelques subtilités ont été oubliées…

La majorité des enseignants vivent leur travail avant tout avec leur cœur. Un enseignant sait ainsi prendre la température d'un groupe-classe et réagir en conséquence, un enseignant sait si les exigences des programmes sont réalistes et si elles correspondent aux attentes des élèves, un enseignant sait si tel ou tel élève se sent prêt à apprendre. L'Ecole Normale qui forme les enseignants nous donne des outils mais on apprend sur le tas la subtilité qu'il faut avoir pour être un bon pédagogue.

Le problème avec le projet de réforme, le "Pacte", est que notre cœur d’enseignant nous dit qu'il n'atteindra pas ses objectifs ! De nombreux arguments valables ont été cités pour contrer la réforme... auxquels se sont opposés des contre-arguments tout autant valables... De plus, les syndicats n'ont défendu que nos intérêts de travailleurs. Ils n'ont pas défendu les intérêts de nos élèves et de leurs apprentissages. Les tests PISA et les autres indicateurs de performance de l'enseignement francophone sont incomplets. Les rédacteurs du "Pacte" doivent se centrer sur les avis des dizaines de milliers d'enseignants engagés par la FWB.

Mon cœur de prof me dit que ça ne marchera pas... Je l'ai toujours écouté quand il me dictait ma conduite face à une classe déconcentrée ou face aux difficultés familiales que peuvent vivre mes élèves. Je peux vous assurer que j'ai toujours eu raison de le suivre. D'autant plus qu'il est doublé d'un cœur de parent qui a peur aussi...

J'ai peur pour mes élèves. Mon emploi et ma charge de travail ne comptent pas face aux incertitudes sur l'avenir que présente cette réforme. Moi et la majorité de mes collègues ne comptons pas nos heures non plus : j'ai préparé des excursions (qui doublent mes journées), d'autres préparent des animations spécifiques avec le primaire, certains vont chez des élèves pour parler avec les parents pour les convaincre simplement d'aller à l'école ou de leur interdire d'aller sur des jeux vidéo jusque 3h du matin. Un de mes collègues en remplace un autre (congé de paternité) dans les 3/4 de sa charge horaire gratuitement ! Ma directrice enfile des journées de 12h (ouverture de l'école, réunions de direction, animation de l'association de parents). Mes collègues éducateurs se doublent du métier de secrétaires, d'infirmiers, etc. Et je ne compte pas la rédaction des cours et la correction des évaluations. Moi et beaucoup de mes collègues ne prenons pas beaucoup de temps de midi car ils sont occupés par des réunions, des conseils de classe extraordinaires, etc.

Ceux qui ont rédigé cette réforme (et plus largement les politiciens qui les soutiennent) ne réalisent pas toute la charge de travail que nous avons et ne pensent sans doute pas que nous méritons d'être écouté. Un sondage remis dans le casier de tous les enseignants de la FWB aurait permis de dégager d'autres pistes de travail plus concrètes que celles envisagées actuellement. Peut-être que l'on considère que nous ne sommes pas assez compétents pour fournir des idées censées... Nous nous sentons tellement dévalorisés à l'heure actuelle.

Nous gagnerons tous à écouter les enseignants et non à les décrédibiliser. L'apprentissage des élèves en gagnerait autant.

Merci d'avance,

Un prof effrayé

Karim Djaroud est enseignant en sciences au Collège Saint-André d'Auvelais et Fosses-la-Ville.

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