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Espagne : Quand rentrée des classes rime avec austérité

MONDE | mardi 18 septembre 2012 à 18h02

  • Dans une Espagne confrontée à la crise et aux exigences de l'Union européenne et du FMI d'un retour à l'équilibre budgétaire dans des délais relativement bref, l'austérité est à l'ordre du jour partout. Même dans l'enseignement, un secteur considéré traditionnellement comme porteur d'avenir. C'est ce qu'a décidé le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy

    Les petits Espagnols ont retrouvé le chemin de l'école et des cours de récréation. En apparence rien n'a changé pour les enfants, mis a part les nouveaux copains et la nouvelle maîtresse. Pour les parents, cette rentrée est nettement plus difficile que les précédentes. Les bourses scolaires ont été réduites ou supprimées, les livres ont encore augmenté et la TVA sur le reste du matériel scolaire est passée de 4 à 21%. La pilule passe mal dans les familles déjà touchées par la crise et le chômage. 65 milliards d'euros. Une somme importante. Le plan d'austérité annoncé par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy a fait trembler la péninsule. 65 milliards d'économie en 2 ans, c'est beaucoup. Tout cela pour respecter ses engagements de réduction des déficits. Miné par 184 milliards d'euros de mauvaises dettes immobilières, l'Espagne doit consentir à un effort budgétaire en trois ans bien plus élevé que celui réclamé à la Grèce. D'ici octobre, Madrid devra rembourser 29 milliards d'euros de dette arrivant à échéance, sans compter le versement d'intérêts à des taux prohibitifs. Tous les secteurs ou presque sont touchés. A commencer par la santé (moins 34% en trois ans) et l'éducation (moins 26% en trois ans ).

    L'heure de la débrouille et de la solidarité

    Dans les écoles, la débrouille s'est installée. Les livres, des livres obligatoires puisque les enfants y écrivent, ont été achetés collectivement par les associations de parents. De quoi réduire un peu leur coût. 237 euros au lieu de 310 dans le commerce. " C'est très cher, raconte José-Luis, le président d'une association locale de parents d'élèves. Certains papas voulaient même faire grève, refuser d'acheter les livres. Cette année, les bourses ont baissé. Les plus démunis, c'est-à-dire les familles où les deux parents sont au chômage, reçoivent 125 euros maximum. Que veux-tu acheter avec çà?" D'autant qu'aux livres, s'ajoute le transport scolaire, la cantine scolaire… Loli fait partie de ces mères désemparées qui se demandent comment joindre les deux bouts. Un seul salaire à la maison, celui du père chauffeur-routier. Sans emploi depuis plusieurs années, ce professeur de coiffure a mis sur pied un réseau de solidarité avec d'autres parents. Quand ils peuvent se prêter des livres et organiser le transport des enfants, ils le font. "L'an dernier, explique-elle, je recevais ce qu'on appelle ici un bono-chèque. 105 euros pour payer les livres. Ils me revenaient à 50-60 euros. Mais cette année, je n'ai rien reçu et les prix ont augmenté. J'ai demandé une bourse pour mon fils en juillet, on ne m'a pas répondu. J'en ai demandé une autre pour ma fille. Pas de réponse non plus. Je ne sais pas si je vais les recevoir." L'incertitude est de mise et les coups de fil à l'administration n'aboutissent pas. " No sabemos", on ne sait pas. C'est la réponse la plus fréquemment donnée.

    La taxe "Tupperware"

    Les aides publiques à la restauration scolaire fondent comme neige au soleil. La région de Madrid reconnait que ses bourses pour la cantine vont passer de 29 millions d'euros à 16 millions. Barcelone annonce une coupe de 3,7 millions d'euros. La région de Valence (l'une des plus endettées parme les 17 Autonomies espagnoles) qui offre chaque année 70 millions d'euros pour 80.000 enfants en difficulté, affirme vouloir la maintenir mais l'opposition socialiste se demande comment elle compte y parvenir. " Le gouvernement attaque les secteurs les plus défavorisés et ne garantit absolument pas les principes de base comme s'assurer que personne n'abandonne ses études pour des raisons économiques. L'éducation ne peut pas être abandonnée, estime Miguel Soler, conseiller socialiste. On peut toujours faire des économies dans n'importe quel secteur mais on doit maintenir un service de qualité malgré des moyens réduits ! Dans cette région, la majorité a décidé de ne pas appliquer l'impôt sur les grosses fortunes. Résultat, 18.500 familles aux revenus importants échappent à un impôt qui pourrait rapporter 75 millions d'euros." Pour trouver de l'argent, le gouvernement a imaginé une contribution "révolutionnaire". Les Espagnols l'ont baptisé : " la taxe Tupperware". Désormais, les enfants souhaitant manger leur sandwich à midi, seront autorisés à le faire, mais la boîte à tartine sera taxée. Jusqu'à 3euros par jour. Une somme justifiée par l'entretien de la cantine, l'achat de frigos et de micro-ondes, le salaire des surveillants. 3 euros alors que le repas coûte en moyenne 4,20euros, c'est énorme. " Nous sommes contre cette mesure, clame Remee Santa Catalina qui préside l'association valenciennoise de parents d'élèves. Le service éducatif doit aider les familles les plus pauvres. Chez certaines, le repas scolaire est le seul repas sain de la journée. Les écoles proposent jusqu'à 20 menus différents par semaine. L'arrivée du tupperware, c'est une mauvaise chose. En plus, il n'y a aucune norme d'encadrement. Les écoles sont sensées autoriser les piqueniques à partir du 1er octobre, mais nous ne savons pas comment elles l'appliqueront et si elles l'appliqueront." La taxe "Tupperware" est-elle réellement une solution et rapportera-t-elle vraiment de l'argent dans les caisses des Autonomies? Pas sûr. Le chômage est tel, que les parents préfèrent voir rentrer leurs enfants sur le temps de midi plutôt que de les laisser manger à l'école. Des écoles endettées

    Les écoles sont aussi dans le rouge. Au collège Mariano Benlliure à Aldaia en banlieue de Valencia, le directeur ne sait pas comment va se dérouler cette année scolaire. Son établissement affiche une dette de 30.000 euros. Les repas fournis pour la cantine l'an dernier n'ont pas été payés. " L'entreprise qui nous fourni les repas est très correcte et compréhensive. On devrait pouvoir faire fonctionner le réfectoire cette année encore. Mais on ne pourra la payer que quand l'Autonomie nous aura versé les bourses à la restauration scolaire qu'elle nous doit !" Le directeur est en fin de carrière, 30 ans qu'il fait ce métier, il ne mâche pas ses mots. " Il y a une déception générale, un véritable scepticisme, un mal-être. Tout ce que l'école publique a obtenu ses trente dernières années a disparu en un an. Il manque des enseignants, on n'a pas reçu la dotation complète, on a réduit trois fois les salaires des professeurs et supprimé les primes de Noël et de grandes vacances. Je comprends la position de Bruxelles, de l'Union européenne. Mais pour moi, c'est l'Allemagne et Angela Merkel qui décident de tout. C'est elle qui choisit la route à suivre et la méthode n'est pas adéquate. C'est comme un quatrième Reich, un Reich économique. " La plupart des communautés autonomes ont annoncé leur intention de suspendre les recrutements de professeurs pour cause de coupe budgétaire, trois départs à la retraite sur 10 seulement seront couverts cette année. Le nombre d'heures de classe a augmenté et les professeurs pourront être amenés à enseigner dans une autre matière que leur spécialité. Exemple, des maths pour un prof de sciences, de la géographie pour un littéraire... L'éducation était une des priorités du gouvernement pour sortir de la crise, les syndicats craignent une augmentation du rapport élèves-enseignants qui nuirait à la qualité de l'enseignement. La région de Madrid estime économiser 80 millions d'euros avec cette mesure et la présidente de l'Autonomie a ajouté de l'huile sur le feu en remettant il y a peu en question la gratuité de l'enseignement après 16 ans.

    Des universités trop chères

    Il n'y a pas que les écoles fondamentales ou les collèges qui sont touchés. Les universités aussi accusent le coup. L'augmentation des frais d'inscription est réelle, jusqu'à 540 euros de plus. Mais comme l'éducation est régionalisée, les Autonomies décideront seules si elles appliquent ou non cette mesure. Le deuxième axe du plan d'économie prévoit de réduire significativement le nombre de cursus. De deux mille quatre cent treize, on passerait à deux mille quarante trois. Les filières réunissant moins de vingt étudiants seront sacrifiées. Pour Amparo Camarero, responsable des universités au sein du Ministère de l’Éducation, l'offre excédentaire de diplômes, combinée au fort taux d'abandon en cours d'études, engendre une perte annuelle de 2,9 milliards d'euros. Certaines communautés ont anticipé les souhaits du ministre. La Catalogne, par exemple, a supprimé cinquante masters de moins de dix élèves. La Galice exige désormais quarante à cinquante étudiants par cursus. Si ce chiffre n'est pas atteint pour la rentrée prochaine, les universités auront trois ans pour capter plus d'élèves ou présenter un plan de restructuration. D'une région à l'autre, les avis diffèrent. A Oviedo, dans les Asturies, on ne supprimera aucune licence, pas même les vingt quatre cursus réunissant moins de cinquante cinq élèves. Face à ce torrent de mesures restrictives, l'Espagne est devenue championne d'Europe du pessimisme. 40% des Espagnols pensent que la situation empirera en 2013. "La movida" n'est plus qu'un lointain souvenir.

    Esmeralda Labye, journaliste

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