"Terrorisme", un concept élastique bien pratique pour limiter le droit d'informer

Le journaliste du Guardian Glenn Greenwald, compagnon de David Miranda, est l'un des premiers à avoir révélé le programme de surveillance américain.
Le journaliste du Guardian Glenn Greenwald, compagnon de David Miranda, est l'un des premiers à avoir révélé le programme de surveillance américain. - © LIA DE PAULA - IMAGEGLOBE

Les récents démêlés de David Miranda avec la police anglaise illustrent une fois de plus comment les États utilisent les lois antiterroristes pour s’arroger de plus en plus de droits à surveiller les faits et gestes des citoyens, à limiter le droit d'informer des journalistes.

Des moyens bien pratiques pour agir sont le concept de terrorisme, et toutes les lois anti-terrorisme qui en sont nées. De plus, si nécessaire, c’est un concept à la définition extensible. Ainsi, dans un article de Slate, le journaliste William Saletan démontre que David Miranda a été arrêté sur la base d’un texte de loi définissant le terroriste comme celui qui a recours, ou menace d'avoir recours, à des actes violents ou des actes mettant en danger la vie d'autrui "dans le but d'influencer le gouvernement ou une organisation gouvernementale internationale, ou d'intimider la population ou une partie de la population". Ces actes ou ces menaces doivent être accomplis "dans le but de défendre une cause politique, religieuse, ethnique ou idéologique".

Une définition qui ne s’applique pas à David Miranda, même s’il transportait des documents fournis par un associé d’Edouard Snowden. Et même si l’objectif de ce groupe, dévoiler les secrets d’État pour exposer au public comment ceux-ci violent les droits civiques, déplaît forcément aux États qui recourent à ces pratiques, cela n’en fait pas automatiquement des terroristes.

Journalistes seuls inculpés

Mais ce n’est pas tout, David Miranda a été détenu et son ordinateur détruit parce que la police estimait que les informations qu’il renfermait pourraient aider les terroristes. Détenir et chercher à publier des informations de ce type suffit donc désormais à justifier une arrestation et une confiscation, même si la personne incriminée vise le bien et l’information du public. Ce qui nous amène à la difficile position du journaliste. Dans de telles conditions, que deviennent son métier et son devoir d’informer le public ?

Un autre exemple en est donné, dans d’autres circonstances, par l’affaire Bettencourt. Après des années de feuilleton judiciaire et médiatique, les seuls inculpés sont finalement le majordome et 5 journalistes ! Ici encore le juge a estimé que "les enregistrements, qualifiés par les journalistes eux-mêmes de clandestins, ont été réalisés au domicile de Mme Liliane Bettencourt et que cette simple constatation suffit à matérialiser le délit". Ils ajoutent tout de même que "la question est donc de savoir si l'atteinte de la vie privée était justifiée par l'importance des faits révélés et le droit du public d'en être informé". C’est en effet la bonne question, celle qui se pose à tout journaliste ayant accès à des données sensibles.

"Les pressions ont toujours existé"

Ricardo Gutierrez, ancien journaliste du Soir et nouveau secrétaire général de la FEJ (Fédération Européenne des Journalistes – une organisation syndicale européenne basée à Bruxelles) précise la position de son organisation à ce sujet : "Nous avons réagi à ces affaires particulières par communiqué de presse, mais surtout nous poursuivons un travail de fond : nous allons demander à nos organisations affiliées, dans les différents pays, d’interpeller leurs États respectifs et de leur faire des propositions ciblées. C’est-à-dire d’épingler ce qui ne va pas dans les diverses législations nationales, de dire là où on a été trop loin et de proposer d’amender les textes."

Selon Ricardo Gutierrez, c’est dès la naissance de ces lois anti-terrorisme que les premières réactions ont eu lieu : "C’est dans le contexte de l’après 11-Septembre que ces mesures ont été votées. Plusieurs organisations de défense des droits et des libertés ont alors réagi, mais à cette époque, c’étaient des voix qui s’élevaient dans le désert. Ce qui est symptomatique, c’est que cette reculade démocratique a eu lieu dans des pays traditionnellement attachés à la liberté d’expression, comme la France, les États-Unis ou la Grande-Bretagne. Cela dit, la situation législative actuelle et les événements liés à David Miranda n’empêchent pas le Guardian de dire 'on va continuer, vous pouvez détruire les disques durs, nous avons d’autres copies et des sauvegardes stockées dans des paradis numériques…'.

Ce qui est rassurant, finalement, c’est le côté assez inopérant de toutes ces mesures. Car s’il est vrai que les journalistes sont plus surveillés ou peuvent être plus surveillés grâce aux technologies de l’information, ces 'armes numériques' peuvent être utilisées aussi pour se défendre : les journalistes apprennent à crypter leurs données, à les cacher informatiquement… On s’adapte ! Si les pressions s’exercent désormais avec une autre force, la parade est à la mesure elle aussi.

De toute façon, ne rêvons pas à un monde idéal, les pressions ont toujours existé. Cela fait partie du job, il faut assumer cette part de risque. Nous faisons un métier qui a toujours dérangé les pouvoirs en place. Le problème n’est pas tant celui des pressions que celui d’y résister. Et là se pose notamment la question de l’indépendance économique de la presse. Un journaliste isolé free-lance a évidemment moins de possibilités de résister qu’un journal comme le Guardian. En ce qui nous concerne en tout cas, à la FEJ, le combat ne fait que commencer et nous allons aller plus loin."

Propos recueillis par Patrick Bartholomé

 

 

 

 

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