Les proies du manipulateur auto-proclamé étaient bien ciblées : les journalistes et blogueurs à la recherche de témoignages sur les sujets qu’ils couvraient. Son terrain de chasse: un réseau social sur lequel de nombreux médias et blog d’outre-Atlantique émettent des appels à témoignages pour leurs reportages. Chaque fois qu’il le pouvait, Ryan Holiday mettait à profit cette plateforme pour faire part de ses faux témoignages.
Dans son livre intitulé "Faites-moi confiance, je mens – Confessions d’un manipulateur des médias", Ryan Holiday raconte comment il a inventé de toutes pièces les témoignages dont il a fait part aux médias. Toujours en utilisant son vrai nom et en laissant les informations disponibles à son sujet traîner sur la toile.
"Il n’y a donc aucun incitant à faire du bon travail"
Le dessein poursuivi par l’imposteur était, dit-il, de dénoncer les dérives des médias contemporains. Il dénonce, dans une interview accordée à Forbes ce 18 juillet, le fait que désormais, les actualités ne relatent plus "ce qui est important mais ce que les lecteurs vont cliquer". D’après lui, le cycle de l’actualité est devenu si rapide que les nouvelles sont condamnées "à être constamment incomplètes" et souvent non recoupées et/ou vérifiées.
Aujourd’hui les médias en ligne sont "assaillis de tous les côtés par l’économie déclinante de leur secteur, les sources malhonnêtes, les deadlines inhumaines, les quotas de pages vues, la faiblesse de la formation, les exigences d’audiences et tant d’autres choses…", constate-t-il dans une chronique publiée par Forbes le 16 juillet.
A l’heure où "un article bien fait et un article bâclé font des clics de la même manière, (…) il n’y a donc aucun incitant à faire du bon travail" pour les blogueurs et journalistes, lance-t-il.
Sur base de ce constat, "je savais que les blogueurs publieraient n’importe quoi", explique celui qui est responsable marketing pour la chaîne de magasins de vêtements American Apparel. Dès lors, "j’ai pensé ‘que se passerait-il’ si j’essayais de prouver qu’ils publieraient littéralement n’importe quoi ?".
Une imposture qui piège même les plus grands médias
Et de là l’imposture a commencé et ne s’est pas arrêtée aux blogs.
ABC News, CBS, MSNBC, le New York Times sont autant de victimes du "manipulateur de médias".
Chez MSNBC, il prétend qu’il travaille chez Burger King et avance que quelqu’un lui a déjà éternué dessus durant son travail; sur ABC News, il se présente comme un insomniaque de longue date et témoigne en cette qualité; sur CBS, il invente de toutes pièces une anecdote embarrassante pour les besoins d’un article qui les compile. Sur un blog spécialisé, il fait part de ses conseils pour préparer son bateau pour l’hiver, bien qu’il n’y connaisse évidemment rien.
Dans une dépêche Reuters datée du 10 janvier, Ryan Holiday, encore lui, témoigne (et est cité) sous son vrai nom, du fait que le portefeuille d'actions de ses parents a été "ravagé par la crise" et que lui-même ne souhaite "pas jouer aux dés avec l'argent mis de côté". Enfin, il a piégé rien moins que le New York Times qui le cite en tant que collectionneur dans un article de disques vinyl. L’article datait du 19 avril pour ce qui concerne la version papier. La rectification ne fut publiée que le 19 juillet dernier.
Bien sûr, la manipulation des médias et les faux témoignages existaient avant le journalisme en ligne et les blogs. Le but de Ryan Holiday était cependant de démontrer à quel point il est devenu facile de le faire aujourd’hui.
Julien Vlassenbroek




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