Esmeralda Labye: les coulisses du direct à Cologne

Esmeralda Labye était en direct de Cologne, un direct durant lequel elle a été victimes de gestes obscènes.
Esmeralda Labye était en direct de Cologne, un direct durant lequel elle a été victimes de gestes obscènes. - © RTBF

Après le direct "chaotique" dans le JT de 13h ce jeudi et les nombreuses réactions de collègues, confrères, téléspectateurs, j'avais envie de vous livrer mon analyse des faits, avec un peu de recul et d'objectivité. Du moins, je l'espère...

Les directs font partie de notre travail. Les petits "incidents", les problèmes techniques sont inhérents à notre profession. Nous y sommes habitués. Pendant les carnavals ou les Coupes du Monde, nous savons pertinemment que des "comiques" viendront perturber l'antenne. C'est souvent, voire toujours gentil et sans agressivité. Le but étant, je présume, de mettre le journaliste dans une position inconfortable, de faire le buzz et de bien rigoler lors du bêtisier de fin d'année.

Ce 4 février, les choses se sont déroulées différemment

Nous devions apparaître dans les titres du JT à 13 heures. Pratique normale pour attirer le téléspectateur, lui montrer que la RTBF est en en direct, là où l'événement se déroule. Durant ces quelques secondes de titres, quelques carnavaleux se trouvent derrière moi, mais l'ambiance est festive et je ne ressens aucun malaise ni impression que quelque chose de grave peut se produire.

Les titres terminés, nous restons évidemment devant la caméra et attendons notre tour. Quatorze longues minutes au cours desquelles, les fêtards ont tout le loisir de venir nous interpeller, faire coucou à la caméra, jeter des confettis. Le cameraman et moi sentons que les esprits sont "embués", les vapeurs d'alcool se feraient sentir même chez un malade de la grippe ! Mais, à nouveau, rien d'alarmant.

Lorsque je débute mon intervention à 13h14, deux ou trois hommes monopolisent l'attention. Je ne les vois pas puisque je me concentre sur mon direct. Je reçois alors un baiser dans le cou. Le jour des femmes à Cologne, ce sont elles qui embrassent les hommes. Dans le contexte, ce geste ne me heurte pas. Je continue donc mon intervention. Presque immédiatement, un jeune Allemand vient chanter dans mon oreille : "Voulez-vous coucher avec moi ce soir ?". Puis, je sens deux mains se poser sur mes épaules. Je perçois que la personne derrière moi mime un geste obscène, une pratique sexuelle qui n'a pas raison d'être devant une caméra. Je vois clairement sur ma gauche qu'un homme fait un doigt d'honneur à la caméra. Plusieurs fois même. Je termine alors le direct en concluant que tout va bien, que, logiquement, il n'y aura pas de problème vu l'important dispositif policier. Je pense évidemment aux femmes, pas à à moi, pas à ce qui se passe à l'antenne.

Le duplex n'a duré qu'une minute et trente secondes. La pratique veut que nous restions encore quelques secondes sans parler face à la caméra pour que, sur antenne, le présentateur ait le temps de nous remercier et de reprendre le cours du journal. C'est à ce moment précis que l'un des trois hommes qui m'entouraient vient toucher ma poitrine. À ce moment précis, je perds mon calme. Sachant le direct terminé, je me retourne et leur dis, en anglais : "Vous faites ça une fois, pas deux ! Vous ne me touchez pas, vous ne me touchez pas". Les trois imbibés ne semblent pas comprendre pourquoi je m'énerve, mais ils quittent les lieux sans un mot.

Retour à la normalité, place au travail

Nous replions le matériel. Le cameraman est furieux, il a tenté à plusieurs reprises de leur faire signe d'arrêter, il ne voit pas cette main se poser sur mes seins et il s'en veut. Nous sommes certes énervés, mais nous décidons évidemment de poursuivre notre journée, car nous avons un reportage à faire. C'est alors que nous tournons et réalisons des interviews que nos GSM tremblent, se mettent à sonner. Nous comprenons que les réactions sont vives en Belgique et que la scène a profondément choqué les gens. Lorsque le directeur de l'information m'appelle pour savoir si je souhaite rentrer et m'informer que nous allons porter plainte, j'avoue être dépassée par la situation. Je ne comprends pas la gravité des faits, parce que le ressenti en direct est différent de la vision des téléspectateurs. Je ne verrai que plus tard l'enregistrement, les deux ou trois simulacres de pénétration pendant mon intervention et cette main me touchant la poitrine.

Nous voulons terminer le reportage avec le point presse de la ville. Mais, une fois à l'hôtel de ville, les choses s'emballent. Un journaliste me traduit les propos du directeur de la police. Il explique que rien de grave ne s'est produit pendant la journée. Sur le ton de l'humour, je lui dis que non, que nous avons été victime d'une agression pendant le direct et que sans doute, le service public va porter plainte. Là, mes paroles sont entendues par des collègues de TF1, de BFM... Mon récit est traduit en allemand aux autorités et nous passons presque 2 heures à expliquer, à montrer aux responsables politiques et policiers les images du direct.

Soutien total et excuses officielles

Pas un seul instant mes propos ne sont remis en cause ou minimisés. Alors que j'attendais une interview pour conclure mon reportage, les personnes présentes n'avaient qu'une idée en tête : nous conduire au commissariat pour recueillir et enregistrer notre plainte. Par trois fois, des officiels de la ville nous présentent leurs excuses et nous répètent qu'il faut porter plainte.

Nous convenons alors avec le JT d'envoyer notre sujet résumant ce premier jour de carnaval et d'expliquer dans un nouveau direct (à condition que la police soit autour de nous) ce qui s'est passé à 13 heures.

Cette intervention se déroule dans les meilleures conditions. Nous sommes ensuite escortés vers le commissariat ou pendant plus de 2 heures notre plainte est actée. Là encore, les officiels s'excusent et me demandent comment je me sens, si j'ai besoin d'une assistance psychologique. J'arrive difficilement à donner des détails tant j'ai regardé la caméra et non mes agresseurs. Je peux juste affirmer, et cela me semble important, qu'il s'agissait de jeunes s'exprimant en allemand. Rien ne me permet de relier mon agression avec ce qu'il s'est passé la nuit du 31 décembre, lorsque des centaines de femmes ont été agressées et ont affirmé que les auteurs étaient des Nord-Africains ou des réfugiés.

Mon GSM continue de vibrer. Les collègues, les amis, les confrères d'RTL et d'autres médias m'inondent de leur soutien. Nous quittons les lieux pour clore le chapitre. Le cameraman et le monteur attendent dans le couloir, nous voulons juste être ensemble et "souffler" après cette journée particulière.

Une équipe de VTM patiente dans le hall d'entrée de notre hôtel. Encore une interview et puis ce sera terminé. Il est 0h30. Nous sommes épuisés et le sentiment qui nous anime est étrange. Un peu comme si l'événement que nous devions couvrir était passé au second plan et que tous les médias n'avaient parlé que des gestes obscènes mimés pendant mon direct.

Le travail continue

Ce vendredi matin, après quelques heures de repos, je comprends mieux l'expression "emballement médiatique", je regrette que deux ou trois abrutis sans éducation et "bourrés" aient terni une manifestation festive qui, dans l'ensemble, s'est bien déroulée. Il y avait 2500 policiers mobilisés et, au final, 7 personnes interpellées pour vol et agression.

Je m'interroge maintenant sur notre capacité à assumer ce type de directs, dans ces périodes spéciales (carnavals, fêtes et autres matches de foot). Nous devons faire notre travail, notre mission est d'informer, en toute autonomie et indépendance. Mais il est plus de plus difficile d'y parvenir avec l'intervention de "perturbateurs". J'ai parfois l'impression que nous sommes systématiquement leur cible, privilégiée par la présence de la caméra. Jeudi soir, ces perturbateurs ont voulu jouer les comiques de service, mais ils se sont transformés en agresseurs minables et lâches.

Une fois encore merci à vous, amis, collègues, anonymes pour vos messages et votre soutien. Je suis fière de travailler pour le service public, touchée par la réaction de la hiérarchie de la RTBF et impatiente repartir sur le terrain.

Merci, danke schön !