Transactions vers des paradis fiscaux dévoilées: une centaine de Belges cités

Des îles paradisaiques abritent parfois les fortunes des riches la planète. (Ici, les Iles Cook, qui ont récemment légiféré pour mettre un terme à ces pratiques)
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Des îles paradisaiques abritent parfois les fortunes des riches la planète. (Ici, les Iles Cook, qui ont récemment légiféré pour mettre un terme à ces pratiques) - © Marty Melville - Belga/AFP

C'est une fuite informatique qui va secouer le monde de la finance: 2,5 millions de fichiers qui proviennent de sociétés offshore situées dans des lieux biens connus de l'évasion fiscale. Toutes ces données ont été analysées par 86 journalistes à travers le monde. Résultat : des millions de transactions vers des paradis fiscaux sont dévoilées. Des centaines de noms belges se retrouvent dans cette liste. Nos confrères du Soir ne divulguent que les initiales de quelques uns d'entre eux.

La planète entière est concernée... L'information circule depuis minuit sur les sites internet des médias impliqués dans cette révélation. Le Soir en Belgique mais aussi The Guardian, la BBC, Radio Canada, l'Espresso en Italie, des médias en Thaïlande, en Afrique du Sud ou encore en Russie.

Sont concernés: des entreprises mais aussi des particuliers dans 170 pays différents qui ont tenté de cacher leur argent en toute discrétion. Selon Le Soir, des Belges sont impliqués. Des diamantaires anversois notamment, des gérants de banques, des laboratoires pharmaceutiques, des conseillers fiscaux des trois Régions du pays, des cadres de banques et des anonymes partout en Belgique. Des résidents bruxellois, ucclois, dinantais ou de Waterloo en Brabant wallon seraient aussi repris dans le lot. Plus d'une centaine de noms de Belges sont cités, d'après nos confrères du Soir, qui ne divulguent que les initiales d'une dizaine d'entre eux.

On sait que la fuite a eu lieu fin 2011. Il s'agit 2,5 millions de fichiers appartenant à 120 000 sociétés offshore.

Alain Lallemand, journaliste au Soir, explique: "La première fuite, elle est arrivée il y a un peu plus d'un an et demi sous forme d'un disque dur, une sorte de mode d'emploi, dans les mains d'un journaliste australien, qui est membre, directeur d'un réseau international de journalistes".

Collectionneurs d'art, hommes politiques, entrepreneurs...

Deux millions de courriels et autres documents, provenant essentiellement de Iles Vierges britanniques, attesteraient de la présence dans des paradis fiscaux de quelques 32 mille milliards de dollars, estime un spécialiste de le bureau de conseil McKinsey.

Ces documents ont donc abouti entre les mains du Consortium international pour le journalisme d'investigation (ICIJ) à Washington. Le Consortium a délégué l'analyse de ces documents à 86 journalistes à travers le monde. Le résultat est publié ce jeudi.

Les conséquences notamment politiques pourraient être explosives. "Il y a des conséquences politiques déjà connues, notamment pour les ayants droits de la fortune disparue des Marcos. Les Philippines ont donc déjà dit qu'ils étaient intéressés à retrouver cette fortune disparue pour la restituer au Trésor public. Il y a des conséquences également pour la manière dont la fortune de Mugabe au Zimbabwe a disparu, on retrouve un officiel de très haut rang en Thaïlande qui a servi d'homme de paille. Je suppose également que quand on retrouve les comptes offshores avec Dubai de diamantaires anversois indiens, on peut se poser des questions sur les échanges qui ont lieu entre les places diamantaires d'Anvers et de Dubai..."

Le Soir évoque par ailleurs, sans les nommer, des laboratoires pharmaceutiques, de petits entrepreneurs wallons de la région namuroise et de Hesbaye qui se retrouvent également parmi les actionnaires de sociétés offshore en Asie, ainsi que des citoyens belges de Merelbeke, Brakel, Schoten, Anvers, Zottegem, Hannut, Dinant, Waterloo, Ixelles, ...

Si nombre d'entre eux n'ont pas commenté la fuite, certains, comme un administrateur de sociétés basé à Uccle, confirment les informations mises au jour à  par l'ICIJ, à savoir, dans le cas de ce dernier, la création de cinq sociétés offshore via une fiduciaire de Singapour.

Des dirigeants, pour certains en exercice

De l'époux d'une sénatrice canadienne à la plus riche collectionneuse d'art espagnole, la baronne Carmen Thyssen-Bornemisza: la divulgation de noms de détenteurs connus de comptes offshore s'est faite, jeudi, au compte-goutte. Le président d'Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, et sa famille pourraient être éclaboussés, comme la femme du vice président russe, Olga Shuvalova. Le nom d'un associé de l'oligarche russe décédé, Boris Berezovsky serait également cité; ainsi que celui de l'ex-ministre des Finances de Mongolie, qui a déjà dû faire un pas de côté, et pourrait renoncer à toute carrière politique.

Des responsables de haut niveau donc, auxquels s'ajoute le nom d'un premier ministre en exercice: celui de la république de Géorgie, Bidzina Ivanishvili.

En France, en pleine affaire Cahuzac, François Hollande pourrait encore une fois être déstabilisé par une révélation. Le Monde écrit ainsi que Jean-Jacques Augier, trésorier de François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012, serait actionnaire de deux sociétés offshore dans les îles Caïmans, via son holding financier.

Quelques détails de l'enquête

Le rapport de l’ICIJ, issu des documents reçus, a mis en évidence deux sociétés offshore: Portcullis TrustNet, basée à Singapour, et Commonwealth Trust Limited (CTL), sur les Îles Vierges britanniques. Ces dernières auraient été les conseils de plusieurs milliers de personnes pour créer des sociétés, trusts et comptes offshores. CTL aurait par ailleurs, et d'après les organismes de régulation des Îles Vierges, violé à plusieurs reprises les lois anti-blanchiment entre 2003 et 2008. La société aurait, par exemple, mis sur pied 31 entreprises en 2006 et 2007 au nom d'un seul individu. Ce dernier s'est avéré être un homme de paille utilisé par le magnat kazakh Mukhtar Ablyazov, accusé d'avoir volé 5 milliards de dollars de l'une des plus anciennes banques de Russie.

Les identités de 30 clients américains accusés de fraude, de blanchiment d'argent, ou d'une autre faute financière grave - dont un grand financier de Wall Street et un important gestionnaire de fonds envoyé en prison en 2011 - ont été par ailleurs mis à jour dans des documents de Trustnet. Deux importantes banques suisses, UBS et Clariden, auraient, d'après les mêmes documents, aidé TrustNet à fournir à leurs clients des sociétés très protégées dans les pays offshore.

Une analyse publiée dans The Guardian et menée par le journal britannique avec la BBC et ICIJ, met aussi en lumière un groupe de 28 administrateurs de paille qui ont servi à plus de 21 000 entreprises entre elles.

Un seul journaliste belge informé

En Belgique, c'est le journaliste du Soir, Alain Lallemand, qui a eu connaissance de l'enquête de ICIJ, avec lequel il collabore depuis de nombreuses années. Il y a dix mois, une courte liste comprenant les noms de Belges a été dressée et le journaliste du Soir s'est vu proposer la tâche d'analyser ces informations. Ce n'est que fin mars de cette année qu'il a pu finalement enquêter à partir de ces données brutes.

Mais le journaliste refuse catégoriquement toute collaboration avec le fisc belge, et précise qu'il ne peut transmettre en aucun cas directement les données secrètes dont il n'est pas propriétaire. Tout au plus, explique le journaliste, il peut communiquer des interprétations de ces données. Le fisc n'a d'ailleurs pas cherché à le joindre ce jeudi. Au cabinet du secrétaire d’Etat à la Lutte contre la fraude sociale et fiscale, John Crombez (sp-a) on déclare par ailleurs que les données diffusées par le quotidien belge (quelques initiales) sont inexploitables.

Les pays de l'Union européenne doivent "se saisir de la question", dit la Commission

La Commission européenne demande aux pays de l'Union d'adopter notamment une définition commune de ce qu'est un paradis fiscal. Elle a rappelé que l'évasion fiscale coûtait "plus de 1000 milliards" d'euros par an à l'Europe.

Interrogé au cours d'un point de presse, le porte-parole de la Commission européenne, Olivier Bailly, a refusé de commenter la liste des personnalités concernées. Il a cependant rappelé que la Commission européenne "a une position très ferme sur la fraude fiscale en générale" et avait déjà proposé en décembre dernier des mesures qui "sont encore en attente d'accord de la part des États membres" de l'UE.

"Pour la Commission, il ne doit y avoir aucune complaisance quelle qu'elle soit pour les individus, les sociétés ou les pays tiers qui contournent les lois internationales pour organiser la fraude fiscale", a-t-il ajouté.

 

 

RTBF, avec Le Soir et The Guardian

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