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Les Cassandre du changement climatique

29.09.09 - 08:08

De temps à autre je désespère face au sort de la planète. Si vous êtes un peu au fait de la climatologie, vous savez où je veux en venir: ce sentiment qu'on s'achemine tout droit vers la catastrophe, mais que personne ne veut en entendre parler ou faire quoi que ce soit pour l'éviter. La chronique de Paul Krugman du 29 septembre 2009.

Et voilà le problème: je ne suis pas dans l'exagération. Aujourd'hui, les avertissements effroyables ne sont pas des délires d'illuminés. Ils résultent de modèles climatiques très respectés, conçus par des chercheurs de renom. Le pronostic pour la planète a gravement empiré en à peine quelques années.

D'où vient ce nouveau pessimisme ? En partie du fait que certains changements prévus, comme la fonte de la calotte glaciaire Arctique, vont beaucoup plus vite que prévu. Et en partie du fait que les effets papillon dus aux émissions de gaz à effet de serre sont bien plus puissants que ce que les analyses nous annonçaient auparavant. Par exemple, cela fait longtemps qu'on a compris que le réchauffement de la planète fera fondre la toundra, libérant du dioxyde de carbone, causant encore davantage de réchauffement, mais de nouvelles recherches montrent qu'il y a beaucoup plus de dioxyde de carbone enfermé dans le permafrost que ce qu'on pensait, d'où des effets papillon encore plus importants.

La conséquence de tout ceci est que les climatologues se sont transformés en Cassandre en puissance – dotés du pouvoir de prédire les désastres futurs, mais frappés de la malédiction de n'être jamais crus. Et nous ne parlons même pas que de désastres concernant un futur lointain. La véritable augmentation de la température mondiale ne commencera sans doute pas avant la deuxième moitié de ce siècle, mais on assistera à un tas d'autres dommages bien avant.

Par exemple, un article du journal Science daté de 2007, intitulé "Model Projections of an Imminent Transition to a More Arid Climate in Southwestern North America" (Modèles de projections d'une transition imminente vers un climat plus aride dans le sud-ouest de l'Amérique du Nord) - oui, "imminente"-  fait état d'un "large consensus des modèles climatiques" indiquant qu'une sécheresse durable, du type de la grande sécheresse des années 30, sera le nouveau modèle climatique du sud-ouest américain d'ici quelques années à quelques décennies.

Ainsi, si vous vivez à Los Angeles, par exemple, et que vous avez admiré ces photos de ciels rouges et de poussière suffocante à Sydney, en Australie, la semaine dernière, inutile de voyager: ils seront chez vous dans un futur assez proche.

Alors, à ce stade je dois émettre la réserve de rigueur, qu'aucun événement climatique isolé ne peut être attribué au réchauffement de la planète. Le problème, néanmoins, est que le changement climatique rendra les événements du type de la tempête de poussière australienne beaucoup plus courants.

Dans un monde rationnel, alors, la menace d'un tel désastre climatique serait une préoccupation politique majeure. Or ce n'est manifestement pas le cas. Pourquoi ?

En partie parce qu'il est difficile de fixer l'attention des gens. La météo est variable – les New-Yorkais se souviendront peut-être de la vague de chaleur qui a fait grimper le thermomètre au-dessus de 32° C en avril – et même à un niveau mondial, c'est assez pour faire osciller les moyennes de températures annuelles. Par conséquent, toute année de record de chaleur est normalement suivie d'années plus fraîches: d'après le Met Office britannique, 1998 fut l'année la plus chaude jusque là, bien que d'après la NASA – dont on peut penser que les données sont meilleures – ce serait 2005. Et il serait bien trop facile de conclure hâtivement que le danger est derrière nous.

Mais la principale raison pour laquelle nous ignorons le danger climatique est qu'Al Gore a raison : cette vérité dérange beaucoup trop. Une réaction à la mesure du danger que représente le changement climatique ne serait pas, contrairement à la légende, dévastateur pour l'économie dans son ensemble. Mais elle redistribuerait les cartes, touchant des droits acquis très ancrés,  tout en créant de nouvelles opportunités économiques. Et les industries du passé ont des armées de lobbies en place en ce moment-même, alors que les industries du futur pas encore.

Il ne s'agit pas non plus seulement de droits acquis. Il s'agit aussi d'idées acquises. Cela fait trente ans que l'idéologie politique américaine porte aux nues l'entreprise privée et dénigre le gouvernement, or le changement climatique est un problème qui ne peut être réglé que par l'action gouvernementale. Et plutôt que d'admettre ses limites philosophiques, la droite dans sa majorité a choisi de nier l'existence du problème.

Le plus grand défi que l'humanité va devoir affronter, voilà que nous le mettons en veilleuse, le considérant au mieux comme un problème politique. Je ne dis pas, d'ailleurs, que le gouvernement Obama n'a pas bien fait de donner la priorité à la réforme de la santé. Il lui fallait une réussite tangible à présenter aux électeurs avant novembre. Mais la loi sur le changement climatique a intérêt à être la prochaine sur la liste.

Et comme je l'ai souligné dans ma dernière chronique, nous pouvons nous le permettre. Tandis que les climatologues arrivent à un consensus quant au fait que la menace est pire que ce que nous pensions, les économistes sont parvenus à un consensus sur le fait que le coût de la maîtrise des émissions est moindre que ce que beaucoup ne craignaient.

Il est donc temps d'agir. Bon, a priori, il est déjà bien trop tard. Mais mieux vaut tard que jamais.

(Paul Krugman)

© 2009 The New York Times News Service

 


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Commentaires

je me permets une petite rectification... si vous parlez de la fonte du permafrost, il ne s'agit pas de CO2 qui est libéré mais de méthane qui est un gaz à effet de serre 20 x plus puissant que le dioxyde de carbone. le méthane se trouve également dans d'énormes gisements sous-marins en Arctique, d'où les conséquences désastreuses que la fonte des glaces portera sur le réchauffement climatique et par conséquence sur le dégel du permafrost...

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