Non, une Autrichienne n'a pas porté plainte contre ses parents pour des photos postées sur Facebook

Dans le cadre de la quinzaine de l’éducation aux médias, nous vous proposons de revenir sur le cas d'une fausse information qui arrive à se répandre, y compris dans des médias professionnels censés vérifier l’information.

Il s’agit de l'histoire de cette jeune Autrichienne qui aurait porté plainte contre ses parents parce qu’ils auraient posté sur Facebook des centaines de photos d’elle, et cela depuis qu’elle est toute petite. Les parents auraient refusé de retirer ces clichés du réseau social alors que l'adolescente de 18 ans les jugeait embarrassants.

Une fois publiée sur le site du tabloïd autrichien Die ganze Woche, l’info est rapidement devenue virale et s’est retrouvée sur de nombreux sites d’informations, même les plus sérieux.

Pas d'interlocuteurs, pas de sujet

Désireuse de faire un reportage sur ce sujet, la RTBF a pris contact avec son homologue autrichienne, l'ORF. Et là, surprise, comme le raconte le chef de la cellule société, Christian Jänsch. "Nous avons essayé de chercher les parents ainsi que la jeune fille qui soi-disant portait plainte contre ses parents pour des photos d’elle postées sur Facebook. Nous ne les avons pas trouvés. Nous avons également appelé tous les tribunaux ainsi que tous les avocats chargés du droit des médias que nous connaissons en Autriche. Personne n’a pu nous dire : 'Oui, cette affaire existe et elle est actuellement traitée par l’un de nos tribunaux'. Nous n’avons - dès lors - pas pu confirmer l’information. Nous n’avons donc pas fait de reportage."

Quant à l'avocat cité dans les différents articles, il est tout aussi étonné. Il s’appelle Michael Rami et ne sait rien sur l'affaire de la jeune fille. Tout juste a-t-il été consulté à un moment à titre d’expert. C'est à la suite d'une mauvaise traduction qu'il serait devenu l’avocat de la jeune fille.

J’ai été appelé par CNN et NBC et tous les médias du monde entier

"Ils m’ont appelé en tant qu’expert, en me demandant ce que je pouvais dire sur cette affaire, explique Michael Rami. Je leur ai répondu que je ne connaissais absolument rien sur cette affaire. Mais que si les faits étaient avérés, la poursuite pourrait être couronnée de succès. Et alors un gars en Angleterre l'a traduit de façon incorrecte. C’est fou !"

L'avocat passe alors du statut d'expert à celui de conseil de la plaignante imaginaire. "J’ai été appelé par CNN et NBC et tous les médias du monde entier", se souvient-il.

Mais comment expliquer que cette information ait été reprise aussi vite par une grande partie des médias professionnels que nous connaissons ? Patrick Verniers, président du Conseil Supérieur de l'éducation aux médias, apporte quelques éléments de réponse.

"Dans cet exemple, on voit que quelque chose ne s'est pas bien passé dans la chaîne de l'information. Des médias d'autres pays ont relayé une information qui s'était éloignée de la source. Le job du journaliste professionnel s'est perdu dans la chaîne de l'info. On peut constater qu'au plus cette info est éloignée dans des langues étrangères, au plus les outils traditionnels de recoupage de l'info deviennent compliqués à gérer."

Plus une information va circuler, plus elle va gagner en crédibilité

Patrick Verniers met aussi en évidence un autre problème : "La deuxième sous-explication, c'est aussi l'immédiateté. Aujourd'hui, la situation des médias de qualité devient dramatique au niveau des moyens et du temps qu'on a pour traiter une information. Recouper ce genre d'information nécessite de l'investigation, du temps."

De son côté Jean-François Dumont, secrétaire général adjoint de l’AJP (l'Association des Journalistes Professionnels) et professeur à l'IHECS, pointe le phénomène de la spirale médiatique. "La presse se nourrit beaucoup de ce que la presse raconte. Il y a ce phénomène où plus une information va circuler dans le circuit médiatique, plus elle va gagner en crédibilité. Si elle est reprise par des médias absolument fiables et sérieux, elle va être davantage reprise par d'autres. A cela s'ajoute ce qu'Internet est venu amplifier. Il y a une profusion de nouvelles insolites venues du monde entier. Dans cette profusion, le vrai et le faux se mélangent allègrement."

Enfin, et pour la petite histoire, l’article de a été retiré du site internet de Die ganze Woche. Il n’est donc plus disponible, sauf dans le cache de Google.

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