Doit-on craindre que des djihadistes fassent partie des réfugiés ?

Un bateau de migrants en Méditerrannée
Un bateau de migrants en Méditerrannée - © AFP PHOTO / GUARDIA COSTIERA

Dans le cadre d'une journée spéciale "Les réfugiés et moi", la RTBF a demandé aux internautes à quelles questions ils souhaitaient obtenir une réponse. Cet article répond à une des trente questions les plus fréquemment posées.

 

Début septembre, une annonce du groupe terroriste État Islamique (EI) avait été particulièrement relayée. Elle concernait la soi-disant infiltration de milliers de combattants dans les bateaux de réfugiés syriens. 4 à 5000 infiltrés, au bas mot. Information ou rumeur? Avant de le savoir, certains quotidiens ont repris l'info telle quelle.

Cette affirmation a aussi été véhiculée par les réseaux sociaux et de faux sites d'information. Les mouvements populistes et d'extrême-droite s'en sont rapidement emparé pour contester les politiques d'accueil des réfugiés. Quelques jours plus tard, c'est le député européen de droite radicale, Nigel Farage, qui l'avait à son tour brandie dans l'hémicycle du Parlement européen.

"Ce n'est pas sérieux"

Alors, quels sont les fondements de cette "information"? Pour les spécialistes comme pour les services de sécurité que nous avons contactés, l'idée que l'organisation djihadiste ultra-radicale Etat Islamique envoie des milliers de djihadistes parmi les migrants sur les routes de l'exode n'a aucun sens.

"Ce n'est pas sérieux", estime Thomas Pierret chargé de cours à l'Université d’Édimbourg et spécialiste de la Syrie. "A ces rumeurs, on peut opposer au moins deux arguments de bon sens. Le premier est que l'EI a actuellement fort à faire sur le plan militaire et qu'il mène une guerre sur deux fronts en Syrie et en Irak. Il a donc bien besoin de tous ses combattants. Donc il ne va pas les envoyer en Europe pour des opérations hypothétiques à long terme. Un autre argument est que l'EI possède dans ses rangs un grand nombre de ressortissants européens, des volontaires étrangers, donc des gens qui ont des passeports européens et qui pourraient donc se déplacer plus facilement à travers l'Europe que des réfugiés demandant le droit d'asile".

Pour Thomas Pierret, il s'agit surtout de propagande "pour effrayer les opinions publiques occidentales et pour maintenir leur image d'ennemi public numéro 1. Et cette campagne est reprise volontiers par les réseaux d'extrême-droite qui essaient pour l'instant de mettre un frein à l'élan de solidarité qui s'est développé à l'endroit des réfugiés syriens".

Didier Leroy ne dit pas autre chose. Ce chercheur à l’École Royale Militaire de Belgique et spécialiste du monde arabe n'est pas surpris car "cette annonce cadre avec la stratégie de communication plus vaste de Daesh qui consiste avant tout à terroriser ses ennemis. C'est logique de vouloir terroriser certains États membres de l'Union européenne qui sont également membres de la coalition internationale qui les frappe sur le territoire irakien. Néanmoins l'information et le chiffre sont très peu crédibles. On est tout à fait dans de la propagande déconnectée des éléments rationnels du terrain".

Aucun cas avéré

Si l'on ne peut évidemment exclure que parmi les centaines de milliers de réfugiés venus de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan, il y ait peut-être des djihadistes, l'hypothèse d'une infiltration en masse semble à tout observateur avisé, très peu probable, voire complètement loufoque.

En Belgique, en tout cas, il n'y a à ce jour aucun cas avéré qui ait été recensé. Les autorités ne souhaitent pas trop s'exprimer sur le sujet mais confirment qu'elles restent vigilantes. Des contrôles sont mis en place ou renforcés. Chaque nouvel arrivant à l'Office des étrangers est screené, par un tout nouveau service spécialisé dans le radicalisme. Les dossiers suspects sont transmis à la Sûreté de l’État qui reçoit des renforts.

Quatorze nouveaux agents sont recrutés pour gérer cette nouvelle masse de travail. Les autorités ne veulent rien exclure. Mais ces précautions ne changent rien au fait que le passage par la case "demande d'asile", dont le parcours est extrêmement dangereux et truffé de contrôles, semble l'une des voies les moins opportunes pour les éventuels djihadistes qui voudraient rentrer en Europe. L'hypothèse reste donc hautement improbable.

François Desmet, directeur du Centre fédéral "migration" (Myria), rappelle par ailleurs que les "auteurs d’attentats ou de tentatives d'attentats sur le sol européen, les Kouachi, les Nemmouche, tous les autres", étaient tous, sans exception, des ressortissants européens. "Aucun de ceux-là ne sont venus dans des bateaux de migrants ou dans des camions. Ce ne sont pas des demandeurs d’asile", rappelle-t-il.

Aucun djihadiste syrien ou irakien parmi les réfugiés en Belgique, mais il y a bien des djihadistes belges là-bas

Parmi les Syriens et les Irakiens qui cherchent à se réfugier en Europe, on n'a encore jamais trouvé de djihadistes donc. Par contre, il est avéré que plusieurs centaines de ressortissants de pays européens sont, eux, partis grossir les rangs des groupes djihadistes en Mésopotamie. Là, nous ne sommes plus dans l'hypothèse mais dans le fait avéré.

François Desmet insiste aussi dès lors sur le fait que de nombreuses personnes qui arrivent aujourd'hui au péril de leur vie, sur notre continent, "sont des victimes de djihadistes. La famille du petit Aylan, par exemple, elle vient de Kobané, qui est une ville en proie à des combats entre l’État Islamique et les Kurdes. Donc, ce sont les premières victimes au contraire des djihadistes". Et quand ce ne sont pas les djihadistes qu'ils fuient, c'est la répression impitoyable du régime d'al-Assad qui bombarde sa propre population, aveuglément, depuis plusieurs années.

Quoi qu'il en soit, la réponse à la question de départ est claire: aucun élément ne vient à ce jour conforter d'une quelconque manière l'hypothèse d'une éventuelle présence de djihadistes parmi les réfugiés qui cherchent à gagner l'Europe.

 

Retrouvez toutes nos réponses à vos questions sur notre dossier "Les réfugiés et moi":

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