"Le régime syrien utilise le chlore pour terroriser la population d'Alep"

Des civils pris de suffocation après un bombardement par des hélicoptères se font soigner dans un hôpital d'Alep, ce 6 septembre.
Des civils pris de suffocation après un bombardement par des hélicoptères se font soigner dans un hôpital d'Alep, ce 6 septembre. - © THAER MOHAMMED - AFP

Le régime syrien a probablement une nouvelle fois défié la communauté international, violé les traités et commis un crime de guerre en utilisant une arme chimique contre la population du quartier rebelle de Soukkari, à Alep, le 6 septembre. Les témoins disent avoir été pris de suffocation, après que des hélicoptères de l'armée syrienne ont largué des barils d'explosifs. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme, 70 personnes ont dû être soignées après cette attaque.

Nous avons demandé à Olivier Lepick, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des armes chimiques, les raisons de cet usage répété de barils au chlore par le régime du président Bachar el-Assad.

Olivier Lepick: "Il faut rester prudent à ce stade. Des explosifs conventionnels peuvent aussi provoquer des phénomènes d’asphyxie et de suffocation dans certaines circonstances. Mais c’est suffisamment troublant pour suspecter une nouvelle attaque avec ce mode opérationnel : des bidons emplis de chlore liquide ceinturés d’explosifs qui sont lâchés depuis des hélicoptères au-dessus de cibles urbaines où se réfugient beaucoup de civils."

Pourtant, le régime syrien avait été contraint en 2013 de livrer ses armes chimiques à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). Les substances dangereuses ont été entièrement détruites. Comment est-il possible qu'il mène encore ce type d'attaque?

"C’est possible parce qu’il s’agit de produits industriels toxiques qui sont détournés de leur usage pour devenir des armes chimiques. Le chlore est une substance qui a de nombreuses applications industrielles. C’est un produit qu’il est facile de fabriquer ou d’acheter. Il est impensable de dénier à un État la possibilité d’en fabriquer ou d’en acquérir sur le marché.

Il s’agit d’armes chimiques extrêmement primitives, qui n’ont rien à voir avec les organophosphorés neurotoxiques comme le sarin qui a été utilisé en 2013 dans la banlieue de Damas. Ce sont des armes plusieurs milliers de fois moins toxiques que ces neurotoxiques. Mais, sur des populations civiles non-protégées, elles peuvent avoir un effet toxique. Le chlore est un puissant suffoquant des voies respiratoires supérieures. Dans des espaces confinés, il peut s’avérer mortel.

C’est une arme primitive qui ne figure plus dans aucun arsenal chimique moderne. Dans le cadre du conflit syrien, avec la volonté apparente du régime de terroriser les populations civiles, les armes chimiques ont une dimension psychologique extrêmement forte. C’est la seule explication plausible, parce que l’intérêt militaire est quasi nul. Le régime détourne les substances industrielles de manière à terroriser les populations civiles supposément favorables à la rébellion."

Sait-on exactement comment sont fabriqués ces barils explosifs utilisés par le régime syrien ?

Olivier Lepick: "Ce sont simplement des barils de métal, comme ceux que l’on utilise dans l’industrie pétrolière ou chimique pour stocker des produits. Ces barils contiennent plusieurs dizaines de litres de chlore liquide. Ils sont dotés d’un cerclage d’explosifs conventionnels, avec un détonateur. Ils sont largués d’hélicoptères. Au moment de l’impact, la charge explosive détonne et vaporise le chlore liquide sous forme d’un aérosol gazeux qui a la particularité de s’infiltrer et de se concentrer dans les espaces confinés. Il atteint les populations qui se sont retranchées dans les sous-sols. On sait que beaucoup d’habitants à Alep se réfugient dans les caves des immeubles pour se protéger des bombardements conventionnels. Les armes chimiques sont un moyen de les toucher dans ces abris. Le chlore est une arme insidieuse : étant plus lourd que l’air, il a tendance à pénétrer assez dans ces lieux. "

L’usage du chlore à Alep est donc bien réfléchi, si le but du régime est de faire fuir les habitants des zones rebelles d'Alep ?

Olivier Lepick: " Exactement. Le régime défie la communauté internationale de façon insensée, dans la mesure où la Syrie a adhéré à la convention sur l’interdiction des armes chimiques, même si on lui a tordu le bras pour qu’elle signe. La seule justification de l’utilisation de ces armes chimiques primitives n’est pas un but tactique, militaire, mais la volonté de terroriser les populations civiles pour leur faire quitter la ville grâce à une arme qui a une profonde dimension psychologique, puisqu’à tort ou a raison elle fait très peur.

S'il faudra du temps pour démontrer l'usage de chlore à Alep le 6 septembre, un récent rapport démontre l'usage d'armes chimiques par les parties en conflit en Syrie.

"Oui, ce rapport a pu déterminer en deux circonstances l'utilisation avérée de chlore et désigne pour la première fois l'agresseur chimique: le régime syrien. Il met également en exergue l'utilisation par le groupe État islamique d'agents chimiques militaires, en l’occurrence le gaz moutarde. Ce rapport, qui a été présenté au Conseil de sécurité des Nations unies le 30 août dernier, et qui est l’objet actuellement d’intenses discussions diplomatiques, révèle qu’il y a bien eu utilisation d’armes chimiques sur le théâtre syrien par le régime et par les djihadistes. Ce rapport devrait déboucher sur des sanctions contre le régime syrien. On sait que le rapport de forces au Conseil de sécurité est complexe, avec la Russie et la Chine qui protègent de manière indirecte le régime. On attend donc la fin des tractations entre les membres du Conseil de sécurité pour savoir si ce rapport aboutira au vote de sanctions supplémentaires contre le régime syrien. "

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