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Une infusion de confusion

CHRONIQUES | lundi 31 décembre 2012 à 21h57

  • Howard Schultz, le PDG de Starbucks, a la réputation d'être un type bien, un homme qui soutient de nobles causes. Et il pensait certainement que ce serait un élément positif supplémentaire lorsqu'il a publié une lettre ouverte incitant ses employés à promouvoir le bipartisme fiscal en inscrivant "Rejoignons-nous" sur les tasses de café. En fait, tout ce qu'il a réussi à faire, c'est s'impliquer personnellement dans le problème. Et, en fait, sa lettre était une très bonne illustration des forces qui ont créé le désordre actuel.

     

    Dans sa lettre, Schultz mettait en garde contre le fait que les élus officiels "n'avaient pas été capables de se réunir et de faire des compromis pour résoudre ce problème terriblement important et urgent qui est de régler la dette nationale", et il suggérait à ses lecteurs de s'informer davantage en allant sur le site internet de l'organisation Fix The Debt.

    Analysons ça voulez-vous ?

    Tout d'abord, il est vrai que nous sommes face à un problème urgent qui a la forme de la "falaise fiscale" : à moins qu'un accord ne soit trouvé, nous allons bientôt faire l'expérience d'un mélange d'augmentation d'impôts et de coupes dans les dépenses qui pourraient bien faire replonger le pays dans une récession. Mais cette perspective ne reflète pas l'échec à "régler la dette" en réduisant le déficit budgétaire – au contraire, le danger c'est que nous allons réduire le déficit trop rapidement. Comment quelqu'un d'aussi clairvoyant que Schultz peut-il se tromper sur un point aussi basique ? En parlant aux mauvaises personnes et en particulier aux gens de Fix The Debt, qui font tout leur possible pour brouiller le débat.

    Par exemple, dans une lettre visant à lever des fonds, Maya MacGuineas, le visage public de l'organisation, indique qu'il est nécessaire "de prendre des décisions difficiles lorsqu'il s'agit d'emprunter la "falaise fiscale" et de stabiliser notre dette nationale" – même si le problème de la falaise fiscale est justement qu'il stabilise notre dette trop tôt. Clairement, MacGuineas essaie de rendre ses lecteurs confus sur ce point, et apparemment elle a réussi à perdre Schultz également.

    Je développerai davantage sur Fix The Debt dans un instant. Avant cela, cependant, passons au mauvais diagnostic posé par Schultz quant au problème politique auquel nous sommes face.

    Ecoutez, il est vrai que les élus se sont avérés incapables de "se réunir et de faire des compromis". Mais dire ça de façon si générale, et sous-entendre qu'il y a une symétrie entre les républicains et les démocrates ce n'est pas seulement trompeur, c'est faire du mal activement.

    La réalité, c'est que le Président Barack Obama a consenti à de gigantesques concessions. Il a déjà opéré des coupes drastiques dans les dépenses et il a proposé de nouvelles coupes supplémentaires, y compris dans les prestations de la Sécurité Sociale, tout en indiquant bien son intention de conserver pas mal des crédits d'impôts de Bush, même pour les gens aux très hauts revenus. Dans leur ensemble, les propositions du président peuvent être vues comme à droite de celles faites par Erksine Bowles et Alan Simpson, les coprésidents de sa commission sur les déficits de 2010.

    En retour, les républicains ont essentiellement proposé le néant. Ah, ils disent qu'ils sont prêts à accroître les recettes en mettant fin à des niches fiscales – mais ils refusent de préciser une seule niche fiscale à laquelle ils veulent mettre fin. S'il y a donc un arrêt des négociations, la faute en incombe entièrement à l'un de nos deux camps politiques.

    Etant donné cette réalité, réfléchissons à l'impact lorsque des gens comme Schultz répondent en incriminant les deux partis de façon égale. Ils peuvent paraître parfaitement neutres, mais ce qu'ils font, en fait, c'est récompenser l'intransigeance et l'extrémisme – ce qui, dans le contexte actuel, équivaut à être du côté du GOP. Je suis prêt à croire que Schultz ne sait pas ce qu'il fait. Par contre, on ne peut pas dire la même chose de Fix The Debt.

    Vous ne le savez peut-être pas à la lecture de quelques rapports crédules, mais Fix The Debt n'est pas une sorte de nouveau regroupement de citoyens impliqués.  Au contraire, c'est simplement le dernier ajout à un groupe de houspilleurs du déficit financé par le milliardaire Peter Peterson, un groupe allant des groupes d'opinion comme le Committee for a Responsible Federal Budget au journal The Fiscal Times. La grande différence semble être que ce regroupement des suspects habituels est soutenu par une quantité impressionnante d'argent liquide.

    Comme tous les groupes financés par Peterson, Fix The Debt semble plus concerné lorsqu'il s'agit de couper dans la Sécurité Sociale et Medicare que lorsqu'il faut combattre les déficits en général – et ils ne sont pas non plus aussi neutres que ce qu'ils veulent bien dire.

    Dans sa liste de "principes de base", il en appelle à des taux d'imposition plus faibles – un point de vue très populaire pour des gens soi—disant horrifiés par les déficits budgétaires. Il est vrai que le groupe demande des augmentations des recettes grâce à un élargissement de la base, c'est-à-dire en mettant fin à des niches fiscales. Mais c'est irréalisable. Et c'est également, comme vous l'aurez constaté, la position des républicains.

    Aujourd'hui, ce qui se passe c'est que tous les groupes financés par Peterson essaient d'exploiter la falaise fiscale pour pousser en avant un calendrier fait de coupes dans les dépenses, qui n'ont rien à voir avec la crise actuelle, usant d'un vocabulaire savamment trompeur – comme dans la lettre de MacGuineas – pour cacher le leurre.

    Schultz s'est apparemment laissé berner. Mais ça ne devrait pas être le cas pour nous autres.

    Paul Krugman

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