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Tout ne va pas bien

CHRONIQUES | mardi 7 février 2012 à 8h27

  • Dans un monde meilleur - notamment un monde avec une élite politique plus performante - de bons chiffres relatifs à l'emploi seraient le prétexte à une grande fête. Dans le monde dans lequel nous vivons, cependant, chaque bonne nouvelle est accompagnée d'une mauvaise.

    Les chiffres de vendredi étaient en fait bien meilleurs que ceux attendus et cela a rendu beaucoup de gens, moi y compris, plus optimistes. Il y a pourtant un vrai danger à ce que cet optimisme soit contre-productif parce qu'il va encourager et donner du pouvoir à ceux qui veulent tout "purger et liquider".

    Ces chiffres de l'emploi étaient vraiment bons, notamment par rapport à la morosité habituelle qui est devenue la norme. Pour une fois, il est bon de le noter, la baisse du chômage était une vraie baisse, reflétant un nombre accru d'emplois disponibles plutôt que des travailleurs cessant d'appartenir à la main d'oeuvre active et ainsi sortant des mesures propres au chômage.

    De plus, il n'est pas difficile de voir comment cette reprise pourrait devenir durable. D'autant que l'Amérique est particulièrement pauvre en logements en ce moment, si l'on se réfère à son histoire passée, puisque nous avons construit très peu de nouveaux logements depuis que la bulle immobilière a éclaté, il y a six ans. Ce qui entrave une relance du bâtiment est une chute spectaculaire des mises en ménage - un discours économique pour expliquer que bon nombre de jeunes adultes vivent encore avec leurs parents car ils ne peuvent se permettre de déménager. Si l'on permet à suffisamment d'Américains de trouver un emploi et une maison à eux, le bâtiment, qui nous a entraînés dans cette crise, pourrait commencer à nous en sortir.

    Ceci étant dit, notre économie reste encore fortement déprimée. Comme le montre l'Economic Policy Insitute, nous avons entamé 2012 avec quelques actifs de moins qu'en janvier 2001 - soit une croissance zéro après 11 années d'augmentation de la population et donc de nombre d'emplois nécessaires. L'Institut estime que même si l'on conserve le rythme initié en janvier quant aux créations d'emplois, cela nous prendrait jusqu'en 2019 pour revenir à une situation de plein emploi.

    Et l'on ne devrait jamais oublier que ce taux persistant de chômage élevé inflige des dommages terribles et ne laisse aucun répit à notre économie et à notre société, même si le taux de chômage baisse graduellement. Gardons notamment présent à l'esprit que le chômage de longue durée - c'est-à-dire le pourcentage de travailleurs qui sont sans emploi depuis six mois ou plus - reste à des niveaux jamais atteints depuis la Grande Dépression. Chaque mois passé dans cette situation équivaut à plus d'Américains en marge du monde du travail, toujours plus de familles puisant dans leurs économies, enfin, et ce n'est pas rien, toujours plus de nos concitoyens qui perdent espoir. Ces chiffres encourageants sur le front de l'emploi ne devraient donc pas nous conduire à relâcher nos efforts pour promouvoir la relance. Le plein emploi reste un rêve lointain - et cela est inacceptable. Les hommes politiques devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour nous ramener dans une situation de plein emploi aussi vite que possible.

    Malheureusement, les personnes influentes dans le monde politique ne voient pas les choses ainsi. Très vite, lors de cette crise - essentiellement dès que la menace d'un effondrement financier général a commencé à s'éloigner - un grand nombre de personnes au sein du monde politique s'est mis à exiger que les efforts pour soutenir l'économie cessent. Certaines de leurs exigences étaient centrées sur le côté fiscal, avec des appels à une austérité immédiate en dépit des faibles coûts d'emprunts et d'un fort taux de chômage. Mais il y a eu également des demandes répétées auprès de la Réserve Fédérale et ses homologues étrangers pour qu'ils resserrent les cordons de la bourse et augmentent les taux d'intérêt.

    Par quoi étaient motivées ces demandes ? Eh bien, cela varie. Parfois par le soi-disant risque d'inflation : chaque pic dans les prix à la consommation a été accueilli par des demandes de resserrer le budget, là, maintenant, tout de suite. Et les aigles de l'inflation à la Réserve Fédérale et ailleurs ne semblent pas Banque dérangés par le fait que la fameuse explosion de l'inflation ne se produit pas ou par le fait qu'après que la Banque  Centrale Européenne ait vraiment augmenté les taux d'intérêts, les résultats d'avril ont été désastreux, contribuant largement au déclenchement de la crise en Europe.

    Mais il existe également une sorte d'opposition isolée à des faibles taux d'intérêt, un sentiment que quelque chose ne va pas avec l'argent facile et les crédits faciles, même dans une économie désespérément faible. Je vois ça comme le besoin de se purger, comme indiqué par Andrew Mellon, le ministre des finances d'Herbert Hoover, qui l'avait sommé de laisser les liquidations se faire, pour "purger" l'Amérique de "la pourriture" qui, selon lui, la gangrenait.

    Et à chaque fois que l'on obtient quelques bonnes nouvelles, on voit apparaître des slogans pour "purger et liquider", disant qu'il est temps de cesser de se concentrer sur les créations d'emplois.

    Bien entendu, à peine les nouveaux chiffres publiés, James Bullard, le président de la Réserve Fédérale St. Louis a déclaré que les nouveaux chiffres rendaient caduque toute nouvelle action de la Réserve pour promouvoir la croissance. Et la triste vérité est que les bons chiffres sur le front de l'emploi rendent bien moins plausible la politique expansionniste que la Réserve Fédérale devrait pourtant entreprendre.

    Voici donc ce qui doit être dit à propos des derniers chiffres : oui, nous allons un peu mieux mais non, les choses ne vont pas bien - loin de là. Notre économie est toujours dans une situation terrible et les hommes politiques devraient faire bien plus que ce qu'ils font actuellement pour l'améliorer.

    Paul Krugman

  • Paul Krugman
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      Paul Krugman

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