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Romney n'est pas intéressé

CHRONIQUES | vendredi 3 février 2012 à 21h56

  • Si vous êtes un Américain qui n'a vraiment pas de chance, Mitt Romney a un message pour vous : il se moque de votre souffrance. Un peu plus tôt dans la semaine, Romney a déclaré à un journaliste de CNN éberlué : "Les très pauvres ne m'inquiètent pas. Pour eux, nous avons un filet de sécurité."

    En réponse aux critiques, le candidat a affirmé qu'il ne voulait pas dire vraiment ça et que ses mots avaient été pris hors contexte. Cependant il est clair qu'il pensait bien ce qu'il a dit. Et plus on ajoute du contexte à sa déclaration, pire elle devient.

    Tout d'abord, il y a quelques jours à peine, Romney niait le fait même que ces programmes visant à aider les pauvres, dont il dit aujourd'hui qu'ils prennent en charge les plus démunis, aient une quelconque efficacité.  Le 22 janvier dernier, il a affirmé que les programmes du filet de sécurité - il a en effet utilisé ce terme précis - ont "des frais généraux très élevés", et que par la faute d'une gigantesque et très coûteuse bureaucratie "finalement, très peu de l'argent nécessaire à ceux qui ont vraiment besoin d'aide,  ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins, leur revient ".

    Cette affirmation, à l'instar de la plupart des déclarations de Romney, est complètement fausse : les programmes américains pour les pauvres ne sont en rien comparables en termes de bureaucratie et de frais généraux à ceux, voyons, des compagnies d'assurance privées. Ainsi, comme l'a montré le Center on Budget and Policy Priorities, entre 90 pourcent et 99 pourcent de l'argent alloué aux programmes du filet de sécurité est effectivement redistribué aux bénéficiaires. Mais si l'on écarte la malhonnêteté de son affirmation initiale, comment un candidat peut-il déclarer que ces programmes du filet de sécurité ne font rien de bon pour déclarer 10 jours plus tard que ces mêmes programmes prennent tellement bien soin des personnes pauvres qu'il ne se soucie pas de leur bien-être ?

    De la même façon, étant donné cette gaffe quant au fonctionnement de ces programmes du filet de sécurité, comment peut-on porter du crédit à l'affirmation de Romney, qui après avoir exprimé son manque d'intérêt envers les personnes pauvres, affirme que si le filet de sécurité a besoin de réparations "Je m'en occuperai" ?

    La vérité, c'est que le filet de sécurité a bel et bien besoin d'être réparé. Il aide énormément les personnes pauvres, mais pas suffisamment. Par exemple, Medicaid fournit une couverture santé essentielle à des millions de citoyens peu chanceux, particulièrement des enfants, mais encore trop de personnes passent à travers les mailles du filet : parmi les Américains qui ont un revenu annuel inférieur à 25 000 dollars, plus d'un quart - 28,7 pourcent - n'a absolument aucune couverture santé. Et non, ils ne peuvent pas compenser cette absence de couverture en allant aux urgences.

    Les programmes d'aides alimentaires sont également d'un grand secours, mais un Américain sur six vivant sous le seuil de pauvreté souffre "d'insécurité alimentaire". Officiellement, cela est défini par des situations où "l'apport de nourriture était réduit à certains moments de l'année parce que les ménages n'avaient pas assez d'argent ou d'autres ressources pour s'alimenter" - en d'autres mots, ils souffraient de la faim.

    Ainsi, nous devons bien renforcer notre filet de sécurité. Et Romney, au contraire, veut l'affaiblir.

    Le candidat a en particulier adopté le plan du Représentant Paul Ryan visant à couper drastiquement les dépenses fédérales - avec presque deux tiers des économies proposées réalisées aux dépens des Américains à faibles revenus. A cela près que Romney se différencie du plan Ryan en se dirigeant vers des coupes encore plus sévères pour les personnes pauvres ; sa proposition de Medicaid semble impliquer une réduction de financement de 40 pourcent par rapport à la loi actuelle.

    Ainsi, la position de Romney semble être que nous n'avons pas à nous soucier des personnes pauvres grâce à des programmes qui, insiste-t-il de façon erronée, n'aident pas les personnes pauvres et qu'il a de toutes façons l'intention de détruire.

    Pourtant, je crois Romney lorsqu'il dit qu'il n'est pas intéressé par les pauvres. Ce que je ne crois pas par contre est son affirmation qu'il ne se préoccupe pas non plus des riches, qui "vont bien". Après tout, si c'est vraiment ce qu'il ressent, pourquoi proposerait-il de leur faire un pont d'or ?

    Et il s'agit de beaucoup d'argent. Selon le Tax Policy Center, qui est non partisan, le plan de Romney quant aux impôts augmenterait, en fait, les impôts de bon nombre d'Américains aux faibles revenus  tout en accordant d'importantes baisses d'impôts au sommet. Plus de 80 pourcent des réductions d'impôts iraient à ceux qui gagnent plus de 200 000 dollars par an, presque la moitié irait à ceux qui gagnent plus d'un million de dollars par an, avec les membres du club  "1 million et plus" qui se verraient accorder 145 000 dollars de crédit d'impôt.

    Et ces importants crédits d'impôts créeraient un trou important dans le budget, augmentant ainsi le déficit de 180 milliards de dollars chaque année - rendant alors indispensables ces coupes drastiques dans les programmes du filet de sécurité.

    Tout ceci nous ramène donc au fait que Romney n'est pas inquiet. Voilà ce que l'on peut dire au sujet de l'ancien gouverneur du Massachusetts et du cadre dirigeant de Bain Capital : il ouvre de nouveaux horizons à la politique américaine. Même les hommes politiques conservateurs d'autrefois trouvaient nécessaire de faire au moins semblant de se soucier des personnes pauvres. Souvenez-vous du "conservatisme plein de compassion". Romney, lui ne s'embarrasse pas de ce prétexte.

    A ce rythme-là, on pourrait bien voir des hommes politiques qui admettront très bientôt ce qui a toujours été évident : qu'ils ne se préoccupent pas de la classe moyenne non plus, qu'ils ne sont en rien intéressés par la vie des Américains lambdas et qu'ils ne l'ont jamais été.

    Paul Krugman

     

  • Paul Krugman
    • Paul Krugman

      Paul Krugman

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