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Prisons, privatisation, favoritisme

CHRONIQUES | samedi 23 juin 2012 à 10h33

  • Le New York Times a publié ces derniers jours plusieurs articles terrifiants concernant le système de foyers de transition dans le New Jersey – des établissements privés qui viennent en complément du système carcéral habituel.

    Cette série de reportages est un modèle de journalisme d’investigation qui devrait être lue par tous. Mais elle devrait également être remise en contexte. Les horreurs qui y sont décrites font partie d’un schéma plus large dans lequel les fonctions essentielles de l’état sont à la fois privatisées et dégradées.

    Tout d’abord, à propos de ces foyers de transition : en 2010, Chris Christie, le gouverneur de l’état – qui entretient des relations étroites avec les Community Education Centers, le plus gros opérateur de ces établissements et qui travailla autrefois comme lobbyiste pour l’entreprise – a décrit les agissements de l’entreprise comme "représentant le meilleur de l’esprit humain". Cependant, le New York Times fait plutôt état de quelque chose se rapprochant de l’enfer sur terre – un système mal géré et manquant de personnel, le personnel en place démoralisé, de très dangereux individus parvenant à s’en échapper pour mettre le chaos, alors que des prisonniers condamnés pour des faits relativement mineurs sont terrorisés et maltraités par les autres détenus.

    C’est une histoire terrible. Mais comme je l’ai dit, il est indispensable de la lire dans le contexte plus général de la tendance de la droite américaine sur le territoire national à vouloir privatiser des postes de fonctionnaires, y compris la gestion des prisons. Qu’est-ce qui se cache derrière cette tendance ?

    L’on pourrait être tenté de dire que cela reflète la croyance conservatrice dans le pouvoir magique des marchés, que la concurrence du libre marché est supérieure à l’organisation de l’état. Et c’est certainement ainsi que les politiques de droite aiment présenter la chose.

    Mais si l’on y réfléchit une minute, l’on se rend compte que s’il y a bien une chose que les compagnies qui constituent l’industrie carcérale – des entreprises comme Community Education ou le géant des prisons privées Corrections Corporation of America – c’est d’être en compétition dans un marché libre. Au contraire, elles vivent des contrats avec l’état. Il n’y a aucun marché et il n’y a donc aucune raison de s’attendre à des effets magiques en termes d’efficacité. Et bien entendu, malgré de nombreuses promesses quant aux formidables économies réalisées grâce à la privatisation des prisons, de telles économies "ne se sont tout simplement pas produites ", ainsi qu’en a conclu une étude exhaustive réalisée par le Bureau of Justice Assistance qui fait partie du Ministère de la Justice des Etats-Unis. Les opérateurs de prisons privés parviennent tout de même à économiser de l’argent, mais c’est grâce à "des réductions de personnel, des avantages sociaux et d’autres dépenses relatives à leurs employés".

    Voyons : les prisons privatisées économisent de l’argent en employant moins de gardiens et d’autres employés et en les payant mal. Et nous sommes alors confrontés à des histoires horribles sur la façon dont sont gérés ces établissements. Quelle surprise !

    Qu’est-ce qui se cache donc derrière cette envie de privatiser les prisons, ainsi que tout le reste ?

    L’une des réponses est que la privatisation peut être utilisée comme une forme d’emprunt de l’état déguisé, dans lequel les états évitent d’enregistrer des dépenses visibles (ou même de gagner de l’argent en vendant les établissements existants) tout en augmentant leurs dépenses anciennes de telle façon que les contribuables ne voient rien. L’on entend beaucoup parler des dettes cachées contractées par les états sous la forme des engagements en matière de retraite ; l’on entend beaucoup moins parler des dettes cachées accumulées sous la forme de contrats à long terme avec des entreprises privées engagées pour gérer les prisons, les écoles et d’autres choses encore.

    Une autre réponse réside dans le fait que la privatisation est une façon de se débarrasser d’employés du service public, qui ont l’habitude d’être syndiqués et qui penchent dans tous les cas vers le camp démocrate.

    Mais la vraie réponse est évidemment une question d’argent. Qu’importe ce que la privatisation fait ou ne fait pas au budget de l’état ; pensons plutôt à ce qu’elle réalise à la fois pour les budgets de campagne et les finances personnelles des hommes politiques et de leurs amis. Alors que de plus en plus de postes de fonctionnaires sont privatisés, les états deviennent des paradis d’utilisateurs payeurs, dans lesquels les contributions politiques ainsi que les contrats pour leurs amis et relations deviennent des compensations pour l’obtention de contrats avec l’état. Est-ce que ce sont les entreprises qui prennent en otage les politiques ou bien les politiques qui prennent en otage les entreprises ? Cela a-t-il de l’importance ?

    Il y aura pourtant sûrement quelqu’un pour montrer qu’un état non privatisé possède sa part de problèmes en étant sous une influence indue, que les syndicats de gardiens de prison et d’enseignants ont également un poids politique et que cette influence pèse lourd parfois sur les mesures publiques. Certes. Mais une telle influence a tendance à être relativement transparente. Tout le monde est au courant de ces fonds de retraite publics soi-disant excessifs ; il a fallu que le New York Times mène l’enquête durant plusieurs mois pour mettre en lumière l’enfer que sont les foyers de transition du New Jersey.

    Il est important de comprendre que ce que le New York Times a découvert au sujet de la privatisation des prisons dans le New Jersey n’est pas un exemple isolé d’un comportement négatif. Au contraire, il s’agit presque certainement d’une parcelle de réalité croissante et omniprésente, impliquant une nébuleuse corrompue de privatisation et de népotisme qui mine l’état partout dans notre pays.

    Paul Krugman

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