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Mitt et ses zones d'ombre

CHRONIQUES | mardi 10 juillet 2012 à 6h51

  • Il était une fois un homme riche nommé Romney qui fut candidat à l’élection présidentielle. Il pouvait prétendre, avec justice, que sa richesse avait été bien acquise, qu’il avait en fait beaucoup œuvré pour créer des emplois pour les travailleurs américains.

    Néanmoins, le public souhaitait, et on le comprend, savoir comment il était devenu si riche et ce qu’il avait fait de cet argent ; il leur donna satisfaction en donnant énormément d’informations concernant son histoire financière personnelle.

    Mais tout ceci, c’était il y a 44 ans. Et le contraste entre George Romney et son fils Mitt – contraste que l’on retrouve à la fois dans leurs carrières dans les affaires et dans leur volonté de mettre au clair leurs affaires financières –montre parfaitement à quel point l’Amérique a changé.

    Aujourd’hui, un article d’investigation du magazine Vanity Fair fait beaucoup de bruit puisqu’il met en exergue les "zones d’ombre" dans les finances du Romney le plus jeune. J’en parlerai davantage dans un instant. Tout d’abord, voyons ce que cela signifiait de devenir riche dans l’Amérique de George Romney et comment on peut établir une comparaison avec ce qui se passe aujourd’hui.

    Que faisait George Romney dans la vie ? La réponse est immédiate : il dirigeait une entreprise automobile, American Motors. Et il le faisait très bien : à une époque où les trois grands constructeurs automobiles restaient obnubilés par les grosses voitures et ignoraient la marée montante des importations, Romney avait mis l’accent avec un grand succès sur des voitures plus compactes qui restaurèrent la destinée de l’entreprise, sans oublier qu’il sauva ainsi les emplois d’un grand nombre de travailleurs américains.

    Cela l’enrichit également sur un plan personnel. Nous le savons parce que lors de sa candidature, il rendit publics non pas un, ni deux mais douze avis d’imposition, expliquant qu’une seule année pourrait n’être qu’un coup de bol. Grâce à ces déclarations d’impôts, l’on sait que lors de sa meilleure année, 1960, il gagna plus de 660 000 dollars – ce qui revient aujourd’hui à 5 millions de dollars en tenant compte de l’inflation.

    Ces déclarations révèlent également qu’il payait beaucoup d’impôts – 36 pourcent de ses revenus en 1960, 37 pourcent sur la période globale. Ainsi que l’expliquait un rapport de l’époque, ceci est dû en partie à sa façon de " profiter rarement des avantages offerts par les niches fiscales pour échapper à ses obligations fiscales". Mais c’est également parce que les impôts sur les riches étaient bien plus élevés dans les années 50 et 60 qu’ils ne le sont aujourd’hui. En fait, une fois que l’on inclut les effets indirects des impôts sur les profits des grandes entreprises, l’on obtient des impôts sur les grandes fortunes deux fois plus élevés que les taux actuels.

    Maintenant, avance rapide jusqu’à Romney-Le-Plus-Jeune, qui a gagné encore plus d’argent pendant sa carrière chez Bain Capital. Cependant, à l’inverse de son père, Romney ne s’est pas enrichi en produisant des choses que les gens souhaitaient acheter ; il a bâti sa fortune sur des tractations financières qui semblent avoir aggravé la situation des employés dans un grand nombre de cas, et qui ont parfois  même mené des entreprises à la faillite.

    Et il y a encore un contraste : George Romney était ouvert et franc quant à sa façon d’utiliser ses richesses, alors que Mitt Romney est très secret. A contrecœur, il a rendu public un avis d’imposition ainsi qu’une estimation pour l’année suivante, ce qui a montré que son taux d’imposition était étonnamment bas. Mais, comme l’indique l’article de Vanity Fair, nous sommes encore dans le flou en ce qui concerne ses investissements, certains étant très mystérieux.

    Posons les choses ainsi : a-t-on déjà connu un candidat important à l’élection présidentielle qui possède un compte en banque de plusieurs millions de dollars en Suisse ainsi que des dizaines de millions investis dans les Iles Caïman, connues pour être un paradis fiscal ?

    Et puis il y a son IRA (ndlt : compte de retraite individuel). Pour les épargnants de la classe moyenne, les IRA sont censés être un moyen d’économiser sur leurs impôts, avec des contributions annuelles limitées à quelques milliers de dollars par an. Cependant, Romney s’est retrouvé, on ne sait trop comment avec un compte situé entre 20 et 101 millions de dollars. Il existe des raisons légitimes expliquant pourquoi cela s’est produit, tout comme il existe des raisons potentiellement légitimes  pour mettre à l’abri de fortes sommes d’argent dans des paradis fiscaux à l’étranger. Mais nous ne savons pas si certaines, ou aucune, de ces raisons légitimes s’appliquent au cas de Romney parce qu’il a refusé de donner des détails sur ses finances. Ce refus d’être clair suggère que lui et ses conseillers sont d’avis que les électeurs seraient moins enclins à le soutenir s’ils connaissaient la vérité à propos de ses investissements.

    Et voilà précisément pourquoi les électeurs ont le droit de connaître cette vérité. Après tout, les élections sont en partie sur ce que l’on perçoit du candidat et de sa personnalité – et ce qu’un homme fait de son argent est certainement un bon indicateur de à sa personnalité.

    Encore une chose : Romney a réellement un programme politique cohérent, puisqu’il implique des crédits d’impôts pour les très riches – ces impôts qui ont déjà baissé d’environ la moitié depuis l’époque de son père, comme je l’ai dit plus tôt. Un homme œuvrant pour une telle politique se doit certainement d’être clair vis-à-vis des électeurs pour expliquer dans quelle mesure il bénéficierait personnellement des idées pour lesquelles il se bat.

    Et pourtant, voilà quelque chose que Romney refuse de faire. Et à moins qu’il ne révèle la vérité à propos de ses investissements, l’on ne peut que craindre qu’il ne cache quelque chose de sérieusement dommageable.

    Paul Krugman