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Les dés du climat sont pipés

CHRONIQUES | lundi 23 juillet 2012 à 20h44

  • Il y a deux semaines, le nord-est des Etats-Unis a subi une forte vague de chaleur. Cependant, alors que j’écris ceci, il fait plutôt frais aujourd’hui dans le New Jersey, si l’on considère que nous sommes fin juillet. Ainsi va la météo : elle fluctue.

    Et cette banale observation pourrait bien être ce qui nous condamne à vivre une catastrophe climatique, pour deux raisons. D’un côté, la variabilité des températures d’un jour à l’autre et année après année facilite le fait de manquer, ignorer ou obscurcir la tendance au réchauffement à long terme. De l’autre côté, même une légère augmentation des températures moyennes signifie une fréquence bien plus grande d’évènements extrêmes – comme cette sécheresse terrible qui saisit le cœur de l’Amérique aujourd’hui – et qui fait beaucoup de dégâts.

    A propos du premier point : même avec la meilleure volonté du monde, c’est difficile pour la plupart des gens de rester concentré sur le long terme face aux fluctuations à court terme. Lorsque le mercure est haut et que les récoltes s’assèchent, tout le monde en parle et certains font alors le lien avec le réchauffement climatique. Mais si les températures deviennent plus fraiches et que la pluie tombe, l’attention des gens se tourne inévitablement vers d’autres sujets.

    Ce qui rend les choses encore pires, bien entendu, c’est le rôle de ceux qui ne possèdent pas la meilleure volonté du monde. La dénégation du réchauffement climatique est une vaste entreprise, abondamment financée par Exxon, les frères Koch et d’autres, qui ont tous un intérêt financier à voir se poursuivre l’utilisation des combustibles fossiles. Et exploiter les variations climatiques est l’une des clefs de cette industrie. Les exemples vont du slogan habituel de Fox News :"Il fait froid ! Al Gore avait tort !" aux affirmations incessantes que c’est plutôt un refroidissement climatique, et non un réchauffement, que nous vivons puisqu’il ne fait pas aussi chaud aujourd’hui que ce qu’il faisait il y a quelques années.

    Comment devrions-nous relier les changements climatiques et notre expérience quotidienne ? Il y a presque un quart de siècle, James Hansen, ce scientifique de la NASA qui a fait plus que quiconque pour que les changements climatiques soient sérieusement pris en compte, a proposé une analogie avec un dé pipé. Avec ses associés, il a suggéré que l’on représente les probabilités d’un été chaud, modéré et frais selon des standards historiques avec un dé dont deux faces seraient rouges, deux faces blanches et deux bleues. Ils avaient prédit qu’au début du 21ème siècle,  cela serait comme si quatre des faces étaient rouges, une blanche et une bleue. Les étés chauds seraient beaucoup plus fréquents mais il y aurait toujours des étés frais de temps en temps.

    Et cela s’est vérifié. Comme cela est démontré dans un nouvel article de recherche écrit par Hansen et d’autres, les étés froids, selon des standards historiques, se produisent toujours, mais rarement, alors qu’en gros, des étés très chauds sont devenus deux fois plus fréquents. Sur les 10 années les plus chaudes, 9 se sont produites depuis 2000.

    Mais ce n’est pas tout : les températures vraiment extrêmement chaudes, qui n’arrivaient que très rarement dans le passé, sont devenues aujourd’hui plutôt habituelles. Voyons-les comme faire un double six, ce qui ne se produit que trois fois sur 100 avec un dé normal, mais plus souvent lorsque les dés sont pipés. Et cette augmentation d’évènements extrêmes, qui reflètent la même variabilité de la météo qui peut obscurcir la réalité des changements climatiques, signifie que les conséquences du changement climatique ne sont pas lointaines, dans plusieurs décennies. Au contraire, elles sont déjà là, même si jusqu’à présent les températures mondiales n’ont augmenté que d’un degré Fahrenheit par rapport à leur norme historique, une infime partie de ce que sera l’augmentation si l’on n’agit pas tout de suite.

    La grande sècheresse du Middle West est un exemple. La sècheresse a déjà fait flamber les prix du maïs à son niveau le plus haut jamais connu. Cela pourrait causer une crise alimentaire mondiale puisque les états du centre des Etats-Unis sont toujours le boulanger du monde. Et oui, la sècheresse est liée aux changements climatiques : de tels évènements se sont déjà produits mais ils sont bien plus susceptibles d’arriver aujourd’hui qu’auparavant.

    Ceci dit, cette sècheresse va peut-être cesser à temps pour que l’on évite le pire. Mais il y aura d’autres évènements de ce genre. Joseph Romm, le blogueur climatique influent, a inventé l’expression "désertification par la poussière" à propos de la perspective de périodes étendues d’extrême sécheresse dans des zones agricoles auparavant très productives. Cela fait quelques temps qu’il défend l’idée que ce phénomène, avec ses effets désastreux sur la sécurité alimentaire, est susceptible d’être le dommage le plus visible du changement climatique, qui se produira dans les quelques décennies à venir ; la disparition de la Floride par la montée des eaux et tout le reste, ça viendra après.

    Et nous y voilà.

    Est-ce que la sécheresse actuelle va finalement mener à des actions sérieuses concernant le climat ? L’histoire n’est pas encourageante. Ceux qui nient vont sans doute continuer à nier, surtout parce que s’ils concédaient aujourd’hui que la science qu’ils ont traînée dans la boue avait raison, cela reviendrait à admettre que le désastre qui se prépare est de leur faute. Et le public est bien trop enclin à perdre intérêt la prochaine fois que le dé sera bleu ou blanc.

    Mais espérons que cette fois ce sera différent. Parce que des dommages à grande échelle causés par le changement climatique ne sont plus un lointain danger. C’est maintenant que nous faisons face au danger.

    Paul Krugman

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