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Le syndrome du conservateur sévère

CHRONIQUES | lundi 13 février 2012 à 21h53

  • Mitt Romney est doué avec les mots - les mots autodestructeurs. Il a recommencé vendredi, lorsqu'il a déclaré à la Conservative Political Action Conference qu'il était un "gouverneur sévèrement conservateur".

    Comme le fait remarquer Molly Ball du journal The Atlantic, Romney "a décrit le conservatisme comme s'il s'agissait d'une maladie". En effet, Mark Liberman, un enseignant chercheur de linguistique à l'Université de Pennsylvanie, a fourni une liste de mots souvent précédés de "sévèrement" ; les cinq premiers, en termes de fréquence d'emploi, sont handicapés, déprimés, malades, limités et blessés. Il est clair que ce n'est pas ce que Romney souhaitait faire passer comme message. Cependant, si l'on regarde la course à l'investiture pour la présidentielle au sein du GOP, l'on se demande s'il ne s'agit pas d'un lapsus révélateur. Car quelque chose s'est vraiment très mal passé avec le conservatisme moderne des Etats-Unis.

    Prenons Rick Santorum, qui est le vrai favori actuel au sein de l'électorat habituel des primaires républicaines, d'après le Public Policy Polling, avec 15 points d'avance sur Romney. Quiconque ayant accès à Internet sait que Santorum est connu avant tout pour ses remarques en 2003 au sujet de l'homosexualité, l'inceste et la bestialité. Mais son étrangeté va encore plus loin.

    Par exemple, l'an dernier, Santorum s'est mis en tête de défendre les Croisades du Moyen Age, par opposition à "la gauche américaine qui déteste le Christianisme". Si l'on délaisse le côté historique ( allons donc, que sont quelques massacres d'infidèles et de juifs entre amis ?), que venait faire cette histoire dans une campagne du 21ème siècle ?

    Il ne s'agit pas seulement de sexe et de religion : il a également déclaré que les changements climatiques étaient une escroquerie faisant partie du "plan parfaitement concocté" de "la gauche" pour fournir "une excuse pour que l'état ait davantage de contrôle sur nos vies". L'on pourrait se dire qu'une telle théorie du complot est propre à Santorum mais c'est bien le problème : les adeptes de théories conspirationnistes sont devenus les complices habituels, si ce n'est obligatoires, du GOP.

    Et puis il y a Ron Paul, qui est confortablement arrivé en deuxième position dans le caucus du Maine, et ce en dépit de la forte publicité faite autour de sujets comme les lettres d'informations racistes (et empruntant à la théorie du complot) écrites sous son nom dans les années 1990 ainsi que ses déclarations que la Guerre de Sécession et le Civil Rights Act étaient tous deux des erreurs. Il est évident qu'une grande partie de la base de son parti est à l'aise avec des opinions que l'on aurait pu penser être celles de la branche extrémiste.

    Enfin, nous avons Romney, qui obtiendra certainement l'investiture malgré son échec évident à créer un lien émotionnel avec, eh bien, qui que ce soit. Bien entendu, la vérité c'est qu'il n"était pas un gouverneur "sévèrement conservateur". Son fait d'armes reste une réforme de santé semblable sur tous les points importants à la réforme nationale que le Président Barack Obama a fait voter quatre ans plus tard. Et dans un monde politique rationnel, sa campagne devrait être centrée sur ce succès.

    Cependant, Romney recherche l'investiture républicaine à la présidentielle et qu'importent ses convictions personnelles - si tant est qu'il croit en quoi que ce soit d'autre qu'au fait qu'il doive devenir président - il a besoin de remporter le suffrage des électeurs des primaires qui sont, eux, sévèrement conservateurs, dans tous les sens du terme.

    Ainsi, il ne peut s'appuyer sur son bilan pour l'investiture. Il n'a pas non plus tenté de s'appuyer sur sa carrière dans les affaires avant que les gens ne commencent à lui poser des questions difficiles (et pertinentes) quant à la nature de sa carrière.

    Au contraire, ses discours de campagne électorale reposent presque entièrement sur des fantasmes et des inventions faites pour convenir aux délires de la base conservatrice. Non, Obama n'est pas quelqu'un qui a "démarré son mandat en s'excusant pour l'Amérique", comme l'a affirmé Romney, une nouvelle fois, il y a une semaine. Mais cette "Tromperie digne de Pinocchio", ainsi que l'appelle le Washington Post Fact Checker, est au centre de la campagne de Romney.

    Comment le conservatisme américain a-t-il fini par se retrouver aussi détaché, pour ne pas dire en contradiction, des faits et de la réalité ? Car il n'en a pas toujours été ainsi. Après tout, cette réforme du système de santé que Romney tente de nous faire oublier suivait les plans établis à l'origine par la Heritage Foundation !

    Ma réponse brève est que ce jeu de dupes de longue date entre les conservateurs économiques et les partisans aisés dont ils servent les intérêts a finalement mal tourné. Depuis des décennies, le GOP gagne des élections en jouant sur les divisions sociales et raciales, pour se tourner une fois élu vers une déréglementation et des crédits d'impôts pour les riches - une façon de faire qui a atteint son apogée lorsque George W. Bush a été réélu en se faisant passer pour le défenseur des Etats-Unis face au mariage gay des terroristes, puis a annoncé qu'il était là pour privatiser la Sécurité Sociale.

    Cependant, avec le temps, cette stratégie a créé une base qui croit réellement en toutes ces sornettes - et aujourd'hui l'élite du parti a perdu tout contrôle.

    Il en résulte aujourd'hui que le champ d'action lamentable du GOP - y a t il quelqu'un qui considère cela autrement ? - n'est pas fortuit. Les conservateurs économiques ont joué un jeu cynique et aujourd'hui ils se trouvent face au retour de bâton, avec un parti qui souffre de la pire des manières de "conservatisme sévère".

    Et cette maladie pourrait bien mettre des années à guérir.

    Paul Krugman

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