Pourquoi la Grande Bretagne fait-elle donc exactement ce qu’elle ne devrait pas faire ? A l’inverse des gouvernements de, disons, l’Espagne ou la Californie, le gouvernement britannique peut emprunter librement, à des taux d’intérêt historiquement bas. Pourquoi ce gouvernement réduit-il alors drastiquement les investissements et pourquoi élimine-t-il des centaines de milliers d’emplois du service public, plutôt que d’attendre que l’économie soit plus forte ?
Au cours de ces derniers jours, j’ai posé cette question à bon nombre de partisans du gouvernement du Premier Ministre David Cameron, parfois en privé, parfois à la télévision. Et toutes ces conversations ont suivi le même schéma : elles ont débuté avec une métaphore incorrecte et se sont terminées par la révélation d’objectifs inavoués.
La métaphore erronée – que vous avez certainement entendue très souvent – réside dans le fait que l’on met sur le même plan les problèmes d’endettement d’une économie nationale avec ceux d’une famille. Si l’on suit l’histoire, une famille ayant accumulé trop de dettes doit resserrer les cordons de la bourse. Ainsi, si la Grande Bretagne dans son ensemble a accumulé trop de dettes – ce qui est le cas, bien que ce soit surtout une dette privée plutôt que publique – ne devrait-elle pas faire de même ? Qu’est-ce qui ne va pas dans cette comparaison ?
La réponse tient au fait qu’une économie n’est pas du tout équivalente à une famille endettée. Notre dette est avant tout composée d’argent que nous nous devons entre nous ; ce qui est encore plus important, c’est que nos revenus viennent des ventes effectuées entre nous. Vos dépenses sont mes revenus et mes dépenses sont vos revenus.
Que se passe-t-il donc si tout le monde réduit drastiquement ses dépenses de façon simultanée dans l’espoir de faire reculer la dette ? La réponse, c’est que les revenus de tout un chacun se réduisent – mes revenus baissent parce que vous dépensez moins et vos revenus baissent également parce que moi, je dépense moins. Et plus nos revenus plongent, plus notre problème de dette s’aggrave, il ne s’améliore pas.
Ceci n’est pas une nouvelle analyse. Le grand économiste américain Irving Fisher l’avait expliqué en 1933, résumant ce qu’il nommait "l’inflation de la dette" avec le slogan lapidaire "plus les débiteurs paient, plus ils doivent de l’argent". Les récents évènements, et surtout la spirale infernale d’austérité en Europe, démontrent de façon spectaculaire à quel point Fisher était visionnaire.
Et il y a une morale très claire à cette histoire : lorsque le secteur privé essaie frénétiquement de faire baisser sa dette, le secteur public devrait faire l’inverse, c’est-à-dire dépenser quand le secteur privé ne peut ou ne veut pas le faire. Quoi qu’il en soit, équilibrer notre budget une fois que l’économie sera repartie, oui – mais pas maintenant. La prospérité, pas la crise, voilà le bon moment pour l’austérité.
Comme je l’ai dit, ce ne sont pas des choses nouvelles. Pourquoi alors tant d’hommes politiques s’entêtent-ils à poursuivre cette politique d’austérité en temps de crise ? Et pourquoi refusent-ils de changer de cap alors même que l’expérience confirme les leçons enseignées par la théorie et l’histoire ?
Eh bien c’est là que ça devient intéressant. Car lorsque l’on pousse les "austériens" dans leurs retranchements à propos de la non pertinence de leur métaphore, ils se réfugient presque toujours derrière l’assomption qu’ "il est essentiel que l’on réduise la taille de l’état".
Ces assomptions vont souvent de pair avec des affirmations selon lesquelles la crise économique en elle-même démontre le besoin de réduire le gouvernement. Mais ce n’est manifestement pas vrai. Si l’on regarde les pays en Europe qui ont le mieux su gérer l’orage, l’on trouve en tête de liste des états avec un gouvernement important, tels la Suède et l’Autriche.
Et de l’autre côté, si l’on observe les pays que les conservateurs admiraient avant la crise, on y trouve George Osborne, le ministre des finances britanniques et l’architecte de la politique économique actuelle du pays, qui décrit l’Irlande comme "un brillant exemple de l’art du possible". Entre-temps, le Cato Institute louait les faibles impôts de l’Irlande et fondait l’espoir que d’autres pays industrialisés "apprennent du succès de l’Irlande".
Le désir d’austérité en Grande Bretagne n’a pas vraiment pour but de régler la dette et les déficits ; il s’agit plutôt d’utiliser la panique face aux déficits comme d’un prétexte pour démanteler les programmes sociaux. Et c’est bien entendu la même chose qui se produit en Amérique.
Pour être juste envers les conservateurs britanniques, ils ne sont pas aussi brutaux que leurs homologues américains. Ils ne critiquent pas les méfaits des déficits en inspirant tout en exigeant de gigantesques crédits d’impôts pour les riches en expirant (bien que le gouvernement de Cameron ait abaissé le plus haut niveau d’imposition de façon significative). Et ils semblent généralement moins déterminés que la droite américaine à aider les riches et punir les pauvres. Pourtant, les mesures vont dans la même direction – ainsi que l’insincérité fondamentale des appels à l’austérité.
La grande question est de savoir si l’échec évident des plans d’austérité à produire une relance économique mènera à un "Plan B". Peut-être. Mais je suis d’avis que même si un tel plan était annoncé, cela n’amènerait pas grand-chose. Parce que la relance économique n’a jamais été le but ; cet appel à l’austérité était fait pour utiliser la crise, pas la résoudre. Et c’est encore le cas.
Paul Krugman




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