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Le pro de l'absurde

CHRONIQUES | vendredi 6 août 2010 à 15h58

  • Un des aspects déprimants de la politique américaine est la perméabilité de l'establishment politique et médiatique aux charlatans. On aurait pu croire, vu les expériences passées, que ceux qui sont en place à Washington se méfieraient des conservateurs ayant des projets grandioses.

    Mais non : à partir du moment où quelqu'un de droite affirme avoir de nouvelles propositions audacieuses, on le salue comme un penseur innovant. Et personne ne vérifie ses chiffres.
    Ce qui m'amène au penseur innovant du jour : Paul Ryan, républicain du Wisconsin.
    Ryan est devenu l'icône des nouvelles idées du Parti républicain grâce à sa "Feuille de route pour l'avenir de l'Amérique" (Roadmap for America's Future), un plan de restructuration massive des dépenses et des taxes fédérales. L'écho médiatique a été on ne peut plus positif : lundi, le Washington Post a publié un portrait élogieux de Ryan en première page, le décrivant comme la conscience fiscale du GOP. On le décrit souvent avec des expressions comme "intellectuellement audacieux". 
    Mais c'est l'audace des imbéciles. Ryan ne propose rien de nouveau : il réchauffe les restes des années 1990, dégoulinants d'absurdités.

    Le projet de Ryan appelle à d'importantes réductions dans les dépenses et les taxes. Il vous ferait croire que l'effet combiné aboutirait à des déficits budgétaires bien plus faibles, et, d'après ce que rapporte le Washington Post, il parle des déficits en des "termes apocalyptiques". Et le Washington Post nous dit aussi que son plan réduirait effectivement les déficits de manière drastique : "le Congressional Budget Office estime que le plan du républicain Paul Ryan réduirait le déficit budgétaire de moitié d'ici 2020"

    Mais le Budget Office n'a rien fait de tel. À la demande de Ryan, il a produit une estimation des effets budgétaires qu'auraient ses réductions de dépenses - point. Il n'a pas abordé les pertes de recettes qu'entraîneraient ces réductions.
    Le neutre Tax Policy Center, en revanche, s'est engouffré dans la brèche. Ses chiffres indiquent que le plan Ryan réduirait les recettes de presque quatre mille milliards de dollars sur la prochaine décennie. Si on ajoute ces pertes de recettes aux chiffres que cite le Washington Post, on obtient un déficit bien plus important en 2020, en gros 1300 milliards de dollars.
    Et cela correspond à peu près aux estimations du CBO concernant le déficit en 2020 sous les plans du gouvernement Obama. Donc, Ryan peut bien parler des déficits en des termes apocalyptiques, mais même si vous croyez que ses réductions de dépenses sont faisables - et vous ne devriez pas - la Feuille de route ne réduirait pas le déficit. Tout ce qu'elle ferait, c'est de réduire les aides pour les classes moyennes tout en réduisant considérablement les impôts pour les riches.
    Et je dis bien considérablement. Le Tax Policy Center estime que le plan Ryan réduirait de moitié les impôts des 1% les plus riches de la population, leur donnant 117% des réductions d'impôts du plan. Il ne s'agit pas là d'une faute de frappe. Tout en réduisant les impôts au sommet, le plan les augmenterait pour 95% de la population.

    Enfin, parlons de ces réductions de dépenses. Dans la première décennie, la plupart des soi-disant économies réalisées par le plan Ryan viennent de la supposition d'une croissance zéro des dépenses discrétionnaires intérieures, ce qui comprend tout, de la politique énergétique à l'éducation en passant par le système judiciaire. Cela reviendrait à une réduction de 25 pour cent une fois rapporté à l'inflation et à l'accroissement de la population.  Comment pourrait-on parvenir à une réduction si importante ? Quels programmes spécifiques seraient concernés ? Ryan ne le précise pas.

    Après 2020, la principale économie viendrait soi-disant de sévères coupes dans Medicare, grâce au démantèlement de Medicare tel que nous le connaissons, pour donner au lieu de cela des chèques-santé aux seniors en leur disant d'acheter leur propre assurance. Cela vous rappelle quelque chose ? Cela devrait. C'est le même plan que Newt Gingrich tenta de vendre en 1995.

    Et nous savons, d'après l'expérience du programme Medicare Advantage, qu'un système de chèques-santé coûterait plus cher, et non moins, que notre système actuel. La seule manière pour que le plan de Ryan puisse faire faire des économies serait que ces chèques ne suffisent pas à payer la couverture adéquate. Les Américains âgés aisés pourraient compléter leurs chèques, et obtenir les soins dont ils ont besoin. Tous les autres seraient à la rue.
    Dans la pratique, cela n'aurait sans doute pas lieu : les Américains âgés seraient scandalisés - et ils votent. Mais cela signifie que les soi-disant économies budgétaires du plan Ryan sont une comédie.
    Alors pourquoi sont-ils si nombreux à Washington, surtout dans les journaux, à tomber dans le panneau de ces absurdités ? Ce n'est pas seulement une incapacité à faire l'addition, bien que cela en fasse partie. Il y a aussi la réticence des soi-disant centristes à accepter la réalité du Parti républicain moderne : ils veulent faire semblant, malgré des preuves accablantes, qu'il y a encore des gens du GOP qui ont le sens des réalités. Enfin et surtout, il y a la soumission au pouvoir : le Parti républicain est une force politique qui connaît un nouvel essor, alors il ne faut surtout pas faire remarquer que ses héros intellectuels sont tout nus. Mais ils le sont. Le plan Ryan est une imposture qui n'apporte rien d'utile au débat sur l'avenir fiscal de l'Amérique.

    Paul Krugman

     

    © 2010 The New York Times News Service

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