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La panique Piketty

CHRONIQUES | samedi 26 avril 2014 à 11h14

  • “Le capital au XXIème siècle”, le nouvel ouvrage de l’économiste français Thomas Piketty est un véritable phénomène. D’autres ouvrages d’économie ont été des best-sellers, mais la contribution de Piketty est sérieuse, ses recherches changent le discours d’une façon que peu de best-sellers réussissent à faire. Et les conservateurs sont terrifiés. Voilà pourquoi James Pethokoukis, de l’American Entreprise Institute prévient, dans le National Review, que les travaux de Piketty doivent être réfutés, sinon ils vont "se propager parmi l’intelligentsia et refondre le paysage politique économique sur lequel toutes les batailles politiques seront menées à l’avenir".

    Eh bien bonne chance. Ce qui est le plus frappant dans ce débat jusqu’à présent, c’est que la droite semble incapable de fomenter une contre-attaque substantielle à la thèse de Piketty. La réponse a plutôt été d’utiliser des noms d’oiseaux – notamment – des affirmations selon lesquelles Piketty est un Marxiste et que tous ceux qui considèrent les inégalités de revenus et de richesses comme un problème important le sont aussi.

    Je reviendrai dans un moment sur les noms d’oiseaux. Tout d’abord, voyons pourquoi le "Capital" a un tel impact.

    Piketty est loin d’être le premier économiste à mettre en avant le fait que nous vivons une forte augmentation des inégalités, ou à mettre l’accent sur le contraste entre une faible croissance des revenus pour la plupart des gens et les revenus qui grimpent en flèche pour les revenus les plus importants.

    Il est vrai que Piketty et ses collègues ont ajouté beaucoup de profondeur historique à nos connaissances, démontrant que nous vivons réellement un nouvel Age Doré. Mais ça, on le sait depuis quelques temps déjà. Ce qui change vraiment dans le "Capital" c’est la façon dont il démolit les mythes conservateurs les plus aimés, cette façon d’insister sur le fait que nous vivons dans une méritocratie dans laquelle une grande richesse est méritée et durement gagnée.

    Ces dernières décennies, les conservateurs ont proposé deux lignes de défense aux tentatives de faire de la flambée des revenus les plus hauts un problème politique : tout d’abord, ils réfutent le fait que les riches s’en sortent aussi bien et que les autres s’en sortent aussi mal, mais lorsque ce déni s’écroule, ils prétendent que ces revenus qui flambent au sommet sont une récompense justifiée pour services rendus. Il ne faut pas les appeler les 1 pourcent, ou les riches ; il faut les appeler "créateurs d’emplois".

    Mais comment tenir cette ligne de défense si les riches reçoivent la plupart de leurs revenus des biens qu’ils possèdent et non du travail qu’ils fournissent ? Et que se passe-t-il si la grande richesse vient de plus en plus d’un héritage et non de l'entrepreneriat ?

    Ce que Piketty démontre, c’est que ce ne sont pas des questions futiles. Les sociétés occidentales, avant la Première Guerre Mondiale furent en effet dominées par une oligarchie de biens hérités – et son ouvrage démontre de façon éclatante que nous sommes en route pour un retour à cet état de fait.

    Que doit donc faire un conservateur, qui craint que ce diagnostic ne soit utilisé pour justifier une hausse des impôts pour les riches ? Il pourrait tenter de réfuter Piketty sur le fond, mais jusqu’à présent, je n’ai rien vu de tel. Au contraire, comme je l’ai dit, ce ne sont que des noms d’oiseaux.

    Je crois que cela ne devrait surprendre personne. Je suis impliqué dans des débats à propos des inégalités depuis plus de vingt ans et je n’ai pas encore vu "d’experts" conservateurs réussir à contester les chiffres sans se prendre les pieds dans leurs propres tapis intellectuels. La raison, c‘est qu’il semble presque que les faits ne sont résolument pas de leur côté. Dans le même temps, leurrer qui que ce soit qui met en cause un aspect du dogme des libres marchés est une technique habituelle de la droite, depuis que les acolytes de William F. Buckley ont tenté d’empêcher l’enseignement de l’économie Keynésienne, pas en démontrant qu’elle était erronée, mais en la traitant de "collectiviste".

    Ceci dit, c’est incroyable de voir les conservateurs traiter Piketty de Marxiste, les uns après les autres. Même Pethokoukis, qui est plus sophistiqué que les autres, décrit "Capital" comme un ouvrage de "Marxisme modéré", ce qui n’a de sens que si mentionner une richesse inégale fait de vous un Marxiste. (Et c’est peut-être ainsi qu’ils le voient : récemment, l’ancien Sénateur Rick Santorum a assimilé le terme "classe moyenne" à un "discours Marxiste" parce que, vous savez bien, les classes n’existent pas en Amérique).

    Et comme prévu, les critiques du Wall Street Journal y vont franchement, faisant passer l’appel de Piketty pour une imposition progressive afin de limiter la concentration des richesses – une ordonnance aussi américaine qu’une tarte aux pommes, autrefois conseillée non seulement par des économistes de premier plan mais par des politiciens dont Teddy Roosevelt – pour les pires heures du Stalinisme. Est-ce vraiment là ce que le Journal peut faire de mieux ? Il semble que oui.

    Cela dit, le fait que les défenseurs des oligarques américains soient, à l’évidence, à la recherche d’arguments cohérents ne veut pas dire qu’ils sont à la rue politiquement. L’argent parle toujours – en effet, en partie grâce à la Cour Suprême de Roberts, il parle plus fort que jamais. Cependant, les idées comptent également, pour former notre façon de parler de la société ainsi que, in fine, pour ce que nous faisons. Et la panique Piketty montre que la droite est à court d’idées.

    Paul Krugman

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