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La Grèce, cette victime

CHRONIQUES | lundi 18 juin 2012 à 21h59

  • Depuis que la Grèce a touché le fond, beaucoup de choses circulent à propos de tout ce qui est grec et qui ne va pas bien. Certaines accusations sont vraies, d’autres fausses, mais toutes manquent de pertinence.

    Oui, l’économie grecque souffre de gros problèmes, ainsi que son système politique et sans nul doute sa société. Mais ces problèmes ne sont pas la cause de la crise qui déchire aujourd’hui la Grèce et qui menace l’Europe toute entière.

    Non, l’origine de ce désastre se situe bien plus au nord, à Bruxelles, Francfort et Berlin, là où les responsables politiques ont créé un système monétaire profondément biaisé – qui sera peut-être fatal – puis qui ont aggravé les problèmes de ce système en substituant des leçons de morale à l’analyse. Et la solution à cette crise, si elle existe, devra venir du même endroit.

    A propos de ces échecs grecs : la Grèce connaît, il est vrai, beaucoup de corruption et de fraudes fiscales, et le gouvernement grec a depuis longtemps l’habitude de vivre au-dessus de ses moyens. De plus, la productivité du travail en Grèce est faible selon les normes européennes – environ 25% de moins que la moyenne de l’Union Européenne. Cependant, il est bon de noter que la productivité du travail dans l’état du Mississippi par exemple est aussi faible, selon les normes américaines – avec le même écart.

    D’un autre côté, beaucoup des choses que l’on entend à propos de la Grèce ne sont tout simplement pas vraies. Les Grecs ne sont pas paresseux – au contraire, leurs journées de travail sont plus longues que celles de la plupart des autres Européens, et bien plus longues que celles des allemands, pour être précis.

    La Grèce n’a pas non plus un état providence hors de contrôle, comme le prétendent les conservateurs ; en termes de pourcentage du PIB, les dépenses sociales, qui servent habituellement à mesurer  la taille de l’état providence, sont plus faibles en Grèce, et de manière substantielle, qu’en Suède ou en Allemagne, par exemple, des pays qui jusqu’à présent ont géré la crise européenne de façon plutôt satisfaisante.

    Comment la Grèce s’est-elle retrouvée autant en difficulté ? C’est la faute de l’euro. Il y a quinze ans, la Grèce n’était pas le paradis mais elle n’était pas non plus en crise. Le taux de chômage était élevé mais pas de façon catastrophique et le pays gagnait durement sa place sur les marchés mondiaux, grâce aux exportations, au tourisme, à la navigation et à d’autres ressources qui remboursaient plus ou moins ses importations.

    Puis la Grèce a rejoint l’euro et quelque chose de terrible s’est produit : les gens se sont mis à croire que c’était un endroit sûr pour investir. De l’argent étranger s’est mis à couler à flots en Grèce, une partie, mais pas la totalité, finançant les déficits de l’état ; l’économie a fait un bond ; l’inflation a augmenté ; et la Grèce est devenue de moins en moins compétitive. Evidemment, les grecs ont dilapidé quasiment tout l’argent qui entrait à flots, mais tous ceux pris dans la bulle de l’euro ont alors fait la même chose.

    Puis, la bulle a explosé, et à ce moment-là, les manquements fondamentaux de tout le système de l’euro sont devenus évidents.

    Posons-nous la question de savoir pourquoi la zone dollar – plus connue sous le nom des États-Unis d’Amérique – fonctionne plus ou moins, sans qu’il y ait d’importantes crises régionales comme celles qui touchent l’Europe actuellement ? La réponse tient au fait que nous possédons un fort gouvernement central et les activités de ce gouvernement procurent, dans les faits, des renflouements automatiques aux états en difficulté.

    Voyons par exemple ce qui se produirait aujourd’hui en Floride, au lendemain de sa gigantesque bulle immobilière, si l’état devait trouver l’argent dans ses fonds propres, tout à coup très diminués, pour financer la Sécurité Sociale et Medicare. Heureusement pour la Floride, c’est Washington, et pas Tallahassee (ndlt : la capitale fédérale de la Floride) qui paie, ce qui revient à dire que la Floride est renflouée à une échelle qu’aucune autre nation européenne ne pourrait espérer.

    Ou prenons un exemple plus ancien, la crise des sociétés d’épargne et de crédit dans les années 1980, qui fut surtout un problème texan. Les contribuables se sont retrouvés à devoir payer de fortes sommes pour régler le problème – mais la grande majorité de ces contribuables étaient installés dans d’autres états que le Texas. Une nouvelle fois, cet état a été renfloué automatiquement à un niveau inconcevable dans l’Europe moderne.

    Ainsi, la Grèce, bien que non exempte de pêchés, est en difficulté surtout à cause de l’arrogance des responsables européens, notamment des pays riches, qui se sont persuadés qu’ils parviendraient à faire fonctionner une monnaie unique sans gouvernance unique. Et ces mêmes responsables ont aggravé la situation en insistant, niant l’évidence, sur le fait que tous les problèmes rencontrés par la monnaie étaient dus au comportement irresponsable de la part des Européens du sud, et que tout irait bien si seulement les gens étaient prêts à souffrir encore un peu plus.

    Tout ceci nous amène à l’élection qui s’est tenue dimanche en Grèce et qui n’a rien réglé. La coalition du gouvernement a peut-être réussi à rester en place, bien que même cela ne soit pas clair (l’élément le plus récent de la coalition menace de partir). Mais les Grecs ne peuvent régler la crise, quoi qu’il en soit.

    La seule façon dont l’euro pourrait – et je dis bien pourrait – être sauvé, ce serait si les Allemands et la Banque Centrale Européenne se rendaient compte que ce sont eux qui doivent changer leur comportement, dépenser davantage et, oui, accepter une inflation plus importante. Si ce n’est pas le cas, eh bien la Grèce restera dans l’histoire comme la victime de l’arrogance d’autres personnes.

     

    Paul Krugman

    Derniers commentaires

    • de imaspy Merci pour cette analyse nuancée, argumentée et sensée.

      22-06-2012 14:18 | Répondre

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    • de imaspy Merci pour cette analyse nuancée, argumentée et sensée.

      22-06-2012 14:18 | Répondre

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