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La débâcle de l'austérité

CHRONIQUES | lundi 30 janvier 2012 à 21h41

  • La semaine dernière, le National Institute of Economic and Social Research, un groupe de réflexion britannique, a publié un graphique saisissant, qui compare la crise actuelle avec les récessions et les relances passées. A une mesure importante près - les changements quant au PIB réel depuis que la récession a débuté - il apparaît que la situation en Grande-Bretagne est pire que lors de la Grande Dépression.
    Quatre ans après le début de la Dépression, Le PIB britannique avait à nouveau atteint son niveau le plus haut ; quatre années après que la Grande Récession ait démarré, la Grande-Bretagne est très loin de reprendre pied. 

    Non pas que la Grande-Bretagne soit unique. L'Italie également est plus mal en point aujourd'hui que dans les années 1930 - si l'on compte l'Espagne qui est clairement en route vers une double récession, cela fait donc trois des cinq grandes économies européennes à faire partie du groupe "c'est pire qu'avant". Oui, il existe certaines réserves et complications. Mais cela sonne néanmoins comme l'échec retentissant d'une certaine politique. Et c'est en particulier l'échec de la doctrine de l'austérité qui domine depuis deux ans les discussions des élites politiques à la fois en Europe et dans une large mesure aux Etats-Unis.

    Voyons maintenant ces réserves : d'une part, le chômage britannique était bien plus élevé dans les années 1930 que ce qu'il n'est aujourd'hui, parce que l'économie britannique était déprimée avant même que la Dépression ne débute - et ce par la faute d'un retour malavisé à l'étalon or. D'autre part, la Grande Bretagne a subi une Dépression modérée si on la compare avec celle des Etats-Unis.

    Quand bien même, faire mieux que ce qui a été vécu en 1930 ne devrait pas être un défi difficile à relever.

    N'avons-nous pas beaucoup appris en termes de gestion économique lors des 80 dernières années ? Si, bien sûr - mais en Grande-Bretagne et ailleurs l'élite dirigeante a décidé de jeter par la fenêtre ce savoir si chèrement acquis et se baser à la place sur l'idéologie bien pratique des vœux pieux. La Grande-Bretagne, en particulier, était censée être la vitrine de "l'austérité expansionniste", cette notion qui veut que, pour combattre la récession, on sabre les dépenses de l'état plutôt que de les augmenter, et que ceci conduirait à une relance économique plus rapide.

    "Ceux qui disent que gérer nos déficits et promouvoir la croissance sont opposés ont tort", a déclaré David Cameron, le premier ministre britannique. "On ne peut pas repousser le premier dans le but de promouvoir le second".

    Comment l'économie pouvait-elle se développer lorsque le chômage était déjà élevé et que les mesures des gouvernements réduisaient directement encore plus les emplois ? La confiance ! "Je pense réellement", a déclaré Jean-Claude Trichet, alors président de la Banque Centrale Européenne et fervent défenseur de cette doctrine de l'austérité expansionniste, "que dans les circonstances actuelles, des mesures qui inspirent confiance vont générer et non empêcher la relance économique, parce que la confiance est aujourd'hui le facteur clef".

    De telles allégations à propos de la fée de la confiance n'ont jamais été plausibles ; des chercheurs au Fonds Monétaire International et ailleurs ont rapidement discrédité les soi-disant preuves montrant que la réduction des dépenses créait des emplois. Cependant, certaines personnes influentes des deux côtés de l'Atlantique ont porté aux nues les prophètes de l'austérité, notamment Cameron, puisque la doctrine de l'austérité expansionniste concordait avec leurs propres besoins idéologiques.

    C'est pourquoi en octobre 2010 David Broder, qui incarnait la sagesse populaire, a rendu hommage à l'audace de Cameron, en particulier pour avoir "laissé de côté les mises en garde des économistes au sujet de ces mesures soudaines et sévères qui allaient court-circuiter la relance britannique et replonger le pays dans une récession". Il avait ensuite appelé le Président Barack Obama à "la jouer comme Cameron" et poursuivre ainsi "une révision radicale et immédiate de l'Etat providence". 

    Cependant, il est surprenant que toutes ces mises en garde d'économistes aient été en fait pertinentes. Et nous avons de la chance qu'Obama n'ait finalement pas décidé de "la jouer comme Cameron".

    Tout ceci ne veut pas dire que tout va bien au sein de la politique américaine. Il est vrai que le gouvernement fédéral a évité une austérité totale. Mais les gouvernements locaux et d'état, qui doivent avoir des comptes équilibrés, ont sabré les dépenses et l'emploi à mesure que les aides fédérales s'amenuisaient - et ceci pèse très lourd sur l'économie dans son ensemble. Sans ces coupes dans les dépenses, nous pourrions être déjà sur la route de la relance économique ; en l'état actuel des choses, cette relance n'est toujours pas établie.

    Et l'on pourrait bien être aiguillé dans la mauvaise direction par l'Europe Continentale, où les mesures d'austérité ont le même effet qu'en Grande-Bretagne, avec un grand nombre de signes indiquant une récession cette année.

    Ce qui est rageant dans cette tragédie, c'est qu'elle était complètement superflue. Il y a un demi-siècle, n'importe quel économiste - ou même n'importe quel étudiant ayant lu le livre universitaire "Economics" de Paul Samuelson - vous aurait dit que l'austérité en temps de dépression était une très mauvaise idée. Cependant, les hommes politiques, les experts et, je suis au regret de le dire, un grand nombre d'économistes ont décidé, en grande partie à des fins politiques, d'oublier tout ce qu'ils savaient. Et des millions de travailleurs paient aujourd'hui le prix de leur amnésie intentionnelle.

    Paul Krugman

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