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La Dame de Rangoun

CHRONIQUES | vendredi 29 juin 2012 à 13h44

  • Depuis quelques semaines, la gracile silhouette d'Aung San Suu Kyi s'impose régulièrement sur les écrans de l'actualité, et c'est une image presque paradoxale.

     Dans le fracas du monde qui, interminablement, alimente la chronique journalistique, c'est en effet à chaque fois comme une apparition tranquille, sereine, toute de grâce et d'élégance, qui force l'attention, que ce soit à Genève ou à Oslo, à Londres ou à Paris. Et partout, on voit les auditoires empressés qui l'accueillent l'applaudir et lui marquer tous les signes de respect…

     

    Il convient, cependant, d'aller au-delà de l'apparence, car Aung San Suu Kyi, dont les épreuves ont trempé le caractère, ne se limite pas, en ces circonstances forcément solennelles, à des paroles académiques, choisissant, au contraire, de délivrer à chaque fois, un discours très pragmatique, réaliste, et sans lyrisme aucun.

     

    La Dame de Rangoun qui connait, en effet, très bien et l'état du monde, et celui de son pays, ne se cache pas la fragilité du régime nouveau qui, depuis quelques mois, gouverne la Birmanie. Elle est bien payée pour savoir que la démocratie est loin d'y être accomplie ; elle sait la situation économique et sociale lamentable du pays, mais demande cependant, avec insistance, que les investissements occidentaux soient " responsables ".

     

    Elle n'ignore pas non plus les violences ethniques -régulières dans ce pays compliqué-  et dont les derniers échos lui sont parvenus tout au long du voyage. C'est l'un des innombrables problèmes qui se posent à l'insolite pouvoir civil qui a donc, l'année dernière, remplacé la dictature militaire qui, pendant un demi-siècle, avait régné sans partage et -faut-il le rappeler ?- maintenu en arrestation ou en résidence surveillée, pendant 15 des 25 dernières années, Aung San Suu Kyi, cependant fille du père de l'indépendance, mais qui n'acceptait pas que la démocratie soit bafouée et son pays bâillonné par une caste militaire avide et corrompue…

     

    De ce point de vue là, il y a donc, aujourd'hui, c'est incontestable, un certain progrès ! Cela dit, ici aussi, apparait quelque chose d'assez paradoxal : la simple députée au parlement birman, présidente de la Ligue nationale pour la démocratie -parti dont l'importance numérique est faible-, est apparue, durant tout son voyage en Europe, comme une sorte d'ambassadrice -évidemment parfaitement officieuse-, alors même qu'elle est toujours une opposante déterminée et que son voyage semble avoir considérablement irrité les officiels birmans qui ne peuvent en rien rivaliser avec le crédit et la notoriété de celle que l'on qualifie volontiers d'icône de la démocratie.

     

    La vérité, sans doute, est qu'une partie fort délicate est déjà entamée là-bas, car on a bien remarqué comment Aung San Suu Kyi, dans ses déclarations, n'a cessé d'attribuer une place bien à part au président Thein Sein, décrit par elle comme sincère et principal acteur du changement intervenu en Birmanie. C'est d'ailleurs grâce à cette " caution "  qu'il a été immédiatement invité à venir à Londres et à Paris… La rayonnante Dame de Rangoun rentre aujourd'hui chez elle : elle valait décidément bien tous les honneurs qui lui ont été rendus…

    Pierre Delrock

    Retrouvez les chroniqueurs de Regards croisés du lundi au vendredi dans le grand journal de la mi-journée sur La Première. 

     

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