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L'effet iPhone

CHRONIQUES | vendredi 14 septembre 2012 à 21h52

  • Vous, ou quelqu’un de votre entourage, êtes peut-être des fondus de gadgets ? Si c’est le cas, vous savez sans nul doute que mercredi, c’était la journée de l’iPhone 5, la journée où Apple a dévoilé sa toute dernière tactique pour que les gens évitent de parler ou même regarder ceux avec qui ils sont.

    Ce nouveau téléphone est-il aussi fabuleusement génial que ce que prétend Apple ? Eh bien je laisserai David Poque vous répondre. Par contre, ce qui m’intéresse, ce sont les suggestions selon lesquelles le lancement de l’iPhone 5 pourrait provoquer un essor significatif dans l’économie américaine, ajoutant une croissance économique de taille lors des deux prochains trimestres. Vous trouvez ça plausible ? Si c’est le cas, j’ai une grande nouvelle pour vous : vous êtes, que vous le sachiez ou non, un Keynésien – et vous acceptez implicitement l’idée que l’état devrait dépenser plus, et non moins, dans une économie déprimée.

    Avant d’en arriver là, parlons un peu de l’origine du buzz.

    Une note de recherche récente émanant de JPMorgan prétend que le nouvel iPhone pourrait ajouter entre un quart et un demi-pourcent à la croissance du PIB lors du dernier trimestre 2012. Comment ? Tout d’abord, le rapport argue du fait qu’Apple est susceptible de vendre beaucoup de téléphones en peu de temps. Ensuite, il stipule que, bien que les iPhones soient fabriqués à l’étranger, la grande partie de la somme dépensée lorsque l’on en achète un est une valeur ajoutée nationale – les ventes au détail et en gros, la publicité et les bénéfices – qui comptent tous dans le PIB. Finalement, il aura fallu quelques estimations plausibles à propos du prix de chaque téléphone et du nombre de téléphones vendus et l’on a utilisé ces estimations afin d’évaluer leur impact sur le PIB.

    Cela semble très clair. Mais les implications sont bien plus grandes que ce que les gens imaginent.

    Ce qu’il faut absolument comprendre ici c’est que ces bénéfices très probables à court terme venant du nouveau téléphone n’ont presque aucun rapport avec sa qualité ou avec la façon dont il améliore la qualité de vie de ses acquéreurs ou leur productivité. De tels effets se feront ressentir à plus ou moins long terme. Par contre, la raison pour laquelle JPMorgan est convaincu que l’iPhone 5 va donner un nouvel élan à l’économie dès aujourd’hui, c’est simplement parce qu’il va inciter les gens à dépenser davantage.

    Et croire que plus de dépenses provoqueront un essor de l’économie, c’est croire – à raison – que c’est la demande, et pas l’offre, qui ralentit encore l’économie. Notre taux de chômage n’est pas très élevé parce que les Américains ne veulent pas travailler, et notre taux de chômage n’est pas élevé à cause du manque de qualifications de nos employés. Au contraire, des travailleurs qualifiés et motivés ne trouvent pas de travail parce que les employeurs ne vendent pas suffisamment pour justifier leurs embauches. Et la solution réside dans le fait de trouver une façon d’augmenter les dépenses de telle façon que le pays puisse retourner au travail.

    D’où peuvent donc venir ces dépenses supplémentaires ? Des entreprises sont assises sur des tonnes d’argent liquide mais pour la plupart, elles voient peu de raison de mettre en place de nombreux investissements. Pourquoi accroître sa capacité si l’on n’a pas suffisamment de ventes pour utiliser pleinement les ressources déjà existantes ? Et parce que les entreprises ne dépensent pas beaucoup, les revenus sont faibles, et la demande du consommateur est donc basse, ce qui fait perdurer ces faibles ventes. Pourtant, la dépression se termine bel et bien, finalement, même sans que l’état ne mette en place des mesures pour sortir de ce piège. Pourquoi ? Il y a bien longtemps, John Maynard Keynes suggérait que la réponse tenait à "l’utilisation, l’usure, l’obsolescence" : même dans une économie déprimée, à un moment donné les entreprises vont finir par remplacer leur équipement, soit parce que ce qu’elles possèdent ne fonctionne plus ou parce que des équipements meilleurs ont fait leur apparition ; et une fois qu’elles se lancent là-dedans, l’économie remonte. Il est évident que c’est ce que fait Apple. La firme apporte de l’obsolescence. Parfait.

    Mais pourquoi souffrir pendant des années de rendements déprimés et d’un taux de chômage élevé en attendant que suffisamment d’obsolescence s’accumule ? Pourquoi l’Etat n’intervient-il pas pour dépenser plus, disons sur l’éducation et les infrastructures, pour aider l’économie à surmonter cette passe difficile ? Ne dites pas que l’Etat ne peut pas se permettre des dépenses supplémentaires ou que les dépenses de l’Etat ne peuvent pas créer d’emplois. Si vous pensez que l’iPhone 5 peut être bénéfique à l’économie, vous avez déjà accepté le fait que le montant total des dépenses dans l’économie ne représente pas un chiffre fixe et que nous avons besoin de dépenser plus. Et il n’y a aucune raison que ces dépenses restent dans la sphère privée.

    Et pourtant, loin d’utiliser les dépenses publiques pour consolider l’économie en ces temps troublés, notre système politique – mené par un mélange d’idéologie, de peurs exagérées des déficits et d’obstructionnisme républicain – a en fait aggravé la dépression. Oui, les allocations chômage et les coupons alimentaires sont en augmentation parce que beaucoup plus de gens en ont besoin ; mais les emplois de fonctionnaire ont plongé, tout comme les investissements publics.

    Ceci dit, malgré tout, nous finirons par nous en sortir. Avec le temps, de plus en plus d’appareils tendront à être remplacés, davantage d’innovations comme l’iPhone qui incitent à la dépense apparaîtront, et sur le long terme, nous sortirons de ce piège économique. Mais ainsi que Keynes le montrait de façon illustre dans un autre contexte, sur le long terme nous serons tous morts. Pour emprunter une phrase de mon cru, pourquoi ne pas en finir avec la dépression maintenant ?

    Paul Krugman

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