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L'économie facile et inutile

CHRONIQUES | samedi 12 mai 2012 à 11h37

  • Il y a quelques jours, j'ai lu un article désireux de faire autorité dans le American Economic Review, l'un des journaux spécialisés les plus importants, affirmant que le fort taux de chômage du pays était ancré de façon profondément structurelle et n'était pas assez souple pour une quelconque solution rapide.

    L'auteur diagnostiquait que l'économie américaine manquait de flexibilité pour gérer les rapides changements technologiques. L'article critiquait tout particulièrement des programmes comme l'assurance-chômage, qui selon lui, font du tort aux travailleurs parce qu'ils n'incitent pas vraiment à l'ajustement.

    Oui, je vous ai caché quelque chose : l'article en question a été publié en juin 1939. Seulement quelques mois plus tard, la seconde guerre mondiale éclatait et les Etats-Unis - bien que pas encore entrés en guerre eux-mêmes - commençaient une accumulation militaire, provoquant finalement une relance fiscale proportionnelle à l'ampleur de la crise. Dans les deux années qui suivirent la publication de cet article sur l'impossibilité de créer rapidement des emplois, les emplois américains non agricoles augmentèrent de 20% - ce qui reviendrait à créer 26 millions d'emplois aujourd'hui.

    Nous vivons maintenant une nouvelle dépression, pas aussi terrible que la dernière, mais tout de même conséquente. Et à nouveau, certaines personnes qui veulent faire autorité insistent sur le fait que nos problèmes sont structurels, qu'ils ne peuvent être résolus rapidement. Ces personnes prétendent que nous devons nous concentrer sur le long terme, en étant persuadés qu'ils agissent de façon responsable. Cependant, la réalité démontre qu'ils sont en fait complètement irresponsables.

    Que signifie le fait de dire que nous avons un problème structurel de chômage ? La version habituelle affirme que les employés américains sont coincés dans des secteurs inadaptés avec des savoirs faire inadaptés. Un article récent abondamment cité écrit par Raghuram Rajan de l'Université de Chicago démontre que le problème vient de la nécessité de sortir les employés des secteurs engorgés que sont l'immobilier, la finance et la fonction publique.

    En fait, le nombre de fonctionnaires par habitants reste plus ou moins le même depuis des décennies, mais tant pis - l'argument essentiel est que contrairement à ce que de telles histoires laissent à penser, les pertes d'emplois depuis le début de la crise ne se sont pas produites en majorité dans des secteurs devenus apparemment trop importants durant les années de la bulle. Au contraire, le pays a perdu des emplois dans quasiment tous les secteurs et tous les métiers, tout comme dans les années 1930. De même, si le problème vient du fait que beaucoup d'employés ont les mauvaises qualifications ou sont au mauvais endroit, on s'attendrait alors à ce que les employés avec les bons savoirs faire et se trouvant au bon endroit obtiennent de fortes augmentations de salaires ; en réalité, il y a très peu de gagnants sur le marché du travail.

    Tout ceci laisse fortement à penser que nous souffrons non pas d'une douleur lancinante causée par une sorte de transition structurelle qui doit se faire progressivement mais plutôt d'un manque global de demande suffisante - le genre de manque qui pourrait et devrait être guéri rapidement grâce à des programmes d'état visant à stimuler les dépenses.

    Quelle est donc cette façon obsessionnelle qui pousse à déclarer que nos problèmes sont "structuraux" ? Et oui, je dis bien obsessionnelle. Les économistes débattent de cela depuis des années et les structuralistes refusent d'entendre raison, peu importent le nombre de preuves contraires qui leur sont présentées.

    Je dirais que la réponse tient au fait que les affirmations selon lesquelles nos problèmes sont profonds et structurels sont une excuse pour ne pas agir, pour ne rien faire pour alléger la condition désespérée des chômeurs.

    Bien entendu, les structuralistes déclarent qu'ils ne sont pas en train de chercher des excuses. Ils affirment que nous devrions nous concentrer non pas sur des solutions à court terme mais à long terme - bien qu'il soit souvent difficile de savoir exactement ce qu'une mesure sur le long terme est censé être, hormis le fait que cela implique des souffrances imposées aux employés et aux démunis.

    En tous cas, John Maynard Keynes avait bien compris ces gens il y a plus de 80 ans. "Mais cette affaire de long terme", écrivait-il, "est un guide fallacieux pour ce qui nous concerne aujourd'hui. A long terme, nous serons tous morts. Les économistes se fixent une tâche trop facile, trop inutile si, lors du passage d'une tempête, la seule chose qu'ils peuvent nous dire c'est que quand l'orage sera passé, la mer sera à nouveau calme".

    J'ajouterais seulement qu'inventer des raisons pour ne rien faire à propos du chômage actuel n'est pas simplement cruel et inutile, c'est également une mauvaise politique sur le long terme. Il y a en effet de plus en plus de preuves tendant à démontrer que les effets corrosifs d'un fort taux de chômage vont jeter un voile sur l'économie dans les années à venir. A chaque fois qu'un homme politique vaniteux ou un expert se met à parler de la charge représentée par les déficits sur la jeune génération, rappelez-vous que le problème le plus important rencontré aujourd'hui par les jeunes Américains n'est pas le poids de la dette - un poids, qui d'ailleurs, est aggravé, pas amélioré, par les coupes prématurées dans les dépenses. C'est plutôt le manque d'emplois qui empêche beaucoup de jeunes diplômés de démarrer dans la vie active.

    Ainsi, tous ces discours sur le chômage structurel ne prennent pas la mesure de nos vrais problèmes; ils les évitent et choisissent une solution facile et inutile. Et il est temps que cela change.

    Paul Krugman

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