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L'argent et la morale

CHRONIQUES | Mis à jour le samedi 11 février 2012 à 10h23

  • Les inégalités ont refait leur apparition dernièrement dans les conversations nationales. Le mouvement Occupy Wall Street a donné de la visibilité à ce problème tandis que le Congressional Budget Office a fourni des données chiffrées à propos de l'écart des revenus qui se creuse.

    Ainsi, le mythe d'une société sans classe est mis à mal : parmi les pays riches, l'Amérique ressort comme étant l'endroit dans lequel les statuts économiques et sociaux sont les plus susceptibles d'être hérités.

    On savait donc ce qui allait ensuite se passer. Tout à coup, les conservateurs nous disent qu'il ne s'agit pas vraiment d'argent mais de morale. Peu importe les stagnations de salaires et tout le reste, le vrai problème c'est l'effondrement des valeurs des familles de la classe ouvrière, ce qui est quelque part la faute des libéraux.

    Cependant, est-ce la morale le fond du problème ? Non, c'est bien plutôt l'argent.

    Pour être honnête, le nouvel ouvrage de Charles Murray "Coming Apart : The State of White America, 1960-2010", qui est au cœur du retour en force des conservateurs, met en lumière certaines tendances frappantes. Parmi les Américains blancs qui ont fait des études secondaires, ou moins, le taux de mariage et l'emploi des hommes sont en baisse, alors que les naissances hors mariage sont en hausse. Il est clair que la classe ouvrière blanche change d'une façon peu positive.

    La première question à se poser cependant est celle-ci : les choses sont-elles si mauvaises sur le plan moral ?

    Murray et d'autres conservateurs semblent souvent persuadés que le déclin de la famille traditionnelle a de terribles implications sur la société dans son ensemble. Ceci est, bien entendu, une position qui n'est pas nouvelle. En lisant Murray, je me suis surpris à repenser à une diatribe plus ancienne, l'ouvrage de 1996 "The De-Moralization of Society : From Victorian Virtues to Modern Values" écrit par Gertrude Himmelfarb, qui traitait du même sujet, affirmant que notre société s'écroulait et qu'elle continuerait ainsi tant que les valeurs victoriennes poursuivraient leur érosion.

    La vérité est cependant que certains indicateurs d'un dysfonctionnement social se sont améliorés de façon spectaculaire, même si les familles traditionnelles ont poursuivi leur perte de vitesse. De ce que je sais, Murray n'a jamais mentionné la chute du nombre de grossesses des adolescentes au sein de tous les groupes ethniques depuis 1990 ni le déclin de 60% des crimes violents depuis le milieu des années 90. Se pourrait-il alors que les familles traditionnelles ne soient pas, comme on voudrait nous le faire croire, aussi indispensables à la cohésion sociale ?

    Pourtant, quelque chose est bel et bien en marche au sein des familles traditionnelles de la classe ouvrière. La question est de savoir quoi ? Et il est franchement incroyable de constater à quel point les conservateurs sont rapides et enjoués à rejeter la réponse pourtant évidente : les opportunités d'emplois réduites drastiquement pour les hommes peu ou pas diplômés.

    La plupart des chiffres que l'on voit à propos des revenus en Amérique se concentrent sur les ménages plutôt que sur des individus, ce qui est pertinent pour certaines choses. Mais lorsque l'on constate une augmentation modeste des revenus pour le tiers des plus faibles revenus du pays, il est important de se rendre compte que toutes - oui, toutes - ces augmentations sont celles des femmes, à la fois parce qu'il y a aujourd'hui davantage de femmes qui travaillent à l'extérieur et parce que les salaires des femmes se sont rapprochés de ceux des hommes.

    Cependant, pour les hommes peu ou pas diplômés, tout est négatif. Prenant en compte l'inflation, les salaires de début de carrière des hommes diplômés du secondaire ont chuté de 23% depuis 1973. Pendant ce temps, les prestations sociales se sont effondrées. En 1980, 65% des employés du secteur privé récemment diplômés du secondaire avaient une couverture santé alors qu'en 2009 ce chiffre était tombé à 29%.

    Nous sommes ainsi devenus une société dans laquelle les hommes peu ou pas diplômés ont d'énormes difficultés à trouver un emploi avec un salaire décent et des prestations correctes. Et pourtant, nous sommes censés être surpris du fait que ces hommes sont devenus moins importants dans le monde du travail et sont moins susceptibles de se marier et il nous faudrait alors conclure qu'il doit y avoir une sorte d'effondrement moral mystérieux causé par ces libéraux arrogants. Murray ajoute que les mariages au sein de la classe ouvrière, lorsqu'ils ont lieu, sont moins heureux : on a peine à le croire, mais voilà ce que les problèmes d'argent provoquent.

    Encore une chose : le vrai vainqueur de cette controverse est le célèbre sociologue William Julius Wilson.

    En 1996, la même année où Himmelfarb se lamentait sur l'effondrement de notre ordre moral, Wilson a publié "When Work Disappears : The New World of the Urban Poor", dans lequel il étayait la thèse que l'essentiel des ruptures sociales parmi les Afro-Américains, communément attribuées à l'effondrement des valeurs, étaient en fait dues à un manque d'emplois manuels dans les grands centres urbains. S'il avait raison, l'on pourrait s'attendre à ce que quelque chose de similaire se produise si un autre groupe social - comme, par exemple, la classe ouvrière blanche - connaissait une baisse similaire d'opportunités économiques. Et c'est ce qui s'est passé.

    Nous devrions donc rejeter toute tentative visant à détourner l'attention du pays des inégalités croissantes au profit des soi-disant manquements moraux de tous ces Américains laissés pour compte. Les valeurs traditionnelles ne sont pas aussi cruciales que ce que veulent nous faire croire les conservateurs sociaux - et dans tous les cas, les changements sociaux qui ont lieu au sein de la classe ouvrière américaine sont la conséquence flagrante de l'augmentation en flèche des inégalités et n'en sont pas la cause.

    Paul Krugman

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    • de GCA I agree! L'argent est la cause de tous les maux. Si on n’en a pas c'est l'enfer et ceux qui en ont en veulent toujours plus et donc c'est la spirale infernale qui creuse les inégalités sociale. Les pauvres sont dans la rue et la classe moyenne devient de plus en plus pauvre PENDANT QUE LES RICHES DEVIENNENT DE PLUS EN PLUS RICHE Pourtant il suffirait de taxer l'argent facile pour que l'on en revienne à une valeur décente du travail, car sans les travailleurs les riches ne pourrait plus augmenter leurs bénéfices et donc seraient obligés de créer de l’emploi et de la croissance. Mais comme nos gouvernements n'ont plus rien à dire, les seul gouvernements étant les financiers cela est impossible.

      15-02-2012 12:12 | Répondre

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      15-02-2012 12:12 | Répondre

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