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En campagne avec Mitt Romney

CHRONIQUES | samedi 7 juillet 2012 à 19h31

  • Dans une Amérique en meilleure santé, Mitt Romney ferait campagne pour l’élection présidentielle sur la base de ses grandes réussites lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts : une réforme de la santé identique sur tous les points importants à celle mise en place par le Président Barack Obama. D’ailleurs, la réforme du Massachusetts fonctionne plutôt bien et bénéficie d’un soutien populaire inconditionnel.

    Cependant, dans la réalité, Romney ne fait rien de tout ça, mais dénonce plutôt de façon très amère la décision de la Cour Suprême qui a statué sur le fait que son propre projet de santé est bien en accord avec la constitution. Sa campagne présidentielle réside plutôt sur ses affirmations selon lesquelles il sait comment créer des emplois puisqu’il a été un homme d’affaires à succès.

    Ceci veut d’ailleurs dire que bien que l’équipe de campagne de Romney souhaite le contraire, la nature même de cette carrière dans les affaires pose question. Comment Romney a-t-il accumulé tout cet argent ? L’a-t-il fait grâce à une façon de faire qui a fonctionné pour Bain Capital, la société privée de capital d’investissement qui l’a rendu riche, suggérant que cela fonctionnerait également pour l’Amérique ?

    La réponse est non.

    La vérité, c’est que même si Romney avait été un capitaine d’industrie classique, un Andrew Carnegie des temps modernes, sa carrière ne l’aurait pas préparé à diriger l’économie. Un pays n’est pas une entreprise (en dépit de la mondialisation, l’Amérique vend toujours 86% de ce qu’elle produit à elle-même) et les outils de la politique macroéconomique – les taux d’intérêt, les taux d’imposition, les programmes de dépenses – n’ont pas d’équivalents sur le graphique d’une grosse entreprise. Ai-je déjà dit qu’Herbert Hoover était un très bon homme d’affaires parfaitement dans le moule ?

    Dans tous les cas, cependant, Romney n’était pas ce genre d’homme d’affaires. Bain n’a pas construit des entreprises ; il les achetait et les revendait. Parfois, ses reprises menaient à des embauches ; le plus souvent, elles conduisaient à des licenciements, des pertes de salaires et des prestations en moins. Parfois, Bain faisait des bénéfices alors même que la cible de sa reprise faisait faillite. Rien de tout cela ne ressemble à un bilan qui devrait rassurer les travailleurs américains en quête d’un sauveur économique.

    Et puis il y a les sous-traitances.

    Il y a deux semaines, le Washington Post a expliqué que Bain avait investi dans des entreprises dont la spécialité était d’aider d’autres entreprises à délocaliser leurs emplois. L’équipe de campagne de Romney est devenue folle de rage et a exigé, sans succès, que le Washington Post retire son article sur la base de "faits" non avérés, qui consistaient surtout en des témoignages de cadres.

    Ce qui est encore plus intéressant, c’est cette insistance avec laquelle l’équipe de campagne a soutenu que le journal avait induit les lecteurs en erreur en omettant de faire la distinction entre "la délocalisation" – relocaliser les emplois à l’étranger - et la "sous-traitance", qui signifie qu’un entrepreneur externe effectue des tâches qui auraient pu être faites en interne.

    Ceci dit, si l’équipe de campagne de Romney croyait vraiment en ses propres principes d’un soi-disant libre-marché, elle aurait défendu le droit des entreprises à faire ce qu’elles souhaitent pour maximiser leurs bénéfices, même si cela implique d’expédier des emplois à l’étranger. Mais au contraire, la campagne a consenti à admettre qu’effectivement, les délocalisations sont néfastes mais elle a insisté sur le fait que les sous-traitances sont une bonne chose, tant que le contractant est une autre entreprise américaine.

    Voici cependant une affirmation très suspecte.

    Prenons l’une des déclarations les plus célèbres de Romney : "Les entreprises sont des personnes mon ami". Lorsque le public l’avait conspué, il avait développé : "Tout ce que les entreprises gagnent revient in fine aux gens. Où croyez-vous que ça aille ? Dans les poches de qui ? De qui ? Eh bien dans les poches des gens". Cela est vrai, sans nul doute, une fois que l’on a compris qu’il s’agit des poches de, disons, les partenaires de Bain Capital (qui, je m’empresse de le dire, sont des personnes, en effet). Mais l’un des points les plus importants de la sous-traitance, c’est justement de faire en sorte que la part la plus réduite possible de tout ce qui est gagné par les entreprises aille dans les poches de ceux qui travaillent vraiment pour ces entreprises.

    Par exemple, pourquoi autant de grandes entreprises sous-traitent le nettoyage et la sécurité à des entreprises extérieures ? La réponse est certainement, dans une large mesure, que les entrepreneurs externes peuvent embaucher à faible coût des personnes non représentées par des syndicats et qui ne peuvent prendre part aux programmes de santé et de retraite de l’entreprise.

    Et évidemment, de récentes études universitaires ont montré que les techniciens de surface et les vigiles ont des salaires substantiellement plus faibles et ont des prestations de moindre qualité que leurs homologues de l’entreprise qui sous-traite.

    Juste pour être clair, la sous-traitance est simplement un élément du fossé qui sépare une toute petite élite et les travailleurs américains lambda, un fossé qui se creuse depuis plus de 30 ans. Et Bain était l’un des acteurs de la croissance de la sous-traitance. Ainsi, Mitt Romney n’a pas détruit personnellement et à lui tout seul la société de classe moyenne que nous connaissions autrefois. Cependant, il a participé de manière enthousiaste et très bien rémunérée au processus de destruction ; si Bain a été impliqué dans votre entreprise, d’une manière ou d’une autre, il est fort probable que même si vous êtes parvenus à conserver votre emploi, vous vous êtes retrouvés avec des prestations bien moindres et un salaire plus faible.

    En bref, ce qui a fonctionné pour Bain Capital n’a pas fonctionné pour l’Amérique. Et comme je l’ai dit au début, la campagne d’Obama a absolument le droit de mettre l’accent là-dessus.

    Paul Krugman

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