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Devenir belge et mourir

CHRONIQUES | mercredi 19 septembre 2012 à 12h34

  • Je voudrais vous parler de mon ami Roland. Roland a deux qualités majeures : il a des tenues de vélo que lui seul ose porter et il est luxembourgeois. Roland vit depuis des années à Bruxelles et, à part un très léger accent fleurant bon la Westphalie, rien ne permet de deviner ses origines.

    Figurez-vous que Roland est en train de faire les démarches nécessaires pour devenir belge ; or ses amis l’interpellent, lui demandent pourquoi diable il veut faire une chose pareille, sur ce ton à la fois consterné et compatissant du gars qui vous demande pourquoi vous décidez de devenir transsexuel, marxiste-léniniste ou témoin de Jéhovah. Et Roland, lui-même troublé qu’on lui pose la question, répond simplement que c’est une question de cohérence. Il a ses attaches ici, il a son avenir ici, il trouve normal d’en adopter la nationalité.

    Le problème de Roland, c’est qu’il tente d’avoir un rapport normal avec la nationalité dans un pays où cette question est tout sauf normale. Notre sentiment national ressemble à une tour de Babel construite en légos multicolores par un hyperkinétique. En Belgique, beaucoup d’étrangers choisissent la naturalisation, et beaucoup d’autres vivront toute leur vie ici sans devenir belge. La nationalité devient un attribut utile ou non, une sorte d’option Touring secours, une manière de garder un lien sentimental, rarement, ou de se faciliter la vie, plus souvent.

    Ainsi, pour Bernard Arnault, 1ère fortune d’Europe qui met sa France natale en émoi parce qu’il a osé demander sa naturalisation belge, il s’agit simplement de mettre ses œufs dans des paniers différents.

    Bref : en Belgique, la nation comme attribut est en pleine forme alors que la nation comme essence se meurt. Mais faut-il réellement le regretter ? La nation-type du 19ème ou du 20ème siècle dont nous avons l’étrange nostalgie, n’est-elle pas toujours rejet de l’autre en même temps qu’exaltation de soi ? On a beau romancer la nation à chaque occasion, tenter de faire rimer fanions et flonflons, rien n’y fait : la nation c’est toujours " nous " contre les autres, et comme l’a dit un jour Mitterrand, le nationalisme c’est la guerre ; Il faut des féroces soldats à combattre pour que leur sang impur abreuve nos sillons.

    Et si on a réussi à diluer le nationalisme meurtrier des tranchées dans le patriotisme béat des stades de football, il n’y a pas de quoi être fier pour autant : une nationalité reste aussi vaine et contingente qu’une langue ou une couleur de peau. C’est un attribut, rien d’autre. Il est nécessaire d’en avoir une, mais il est absurde d’en être fier ou honteux. Elle n’a d’importance réelle que pour ceux qui ont une frustration à combler.

     

    La nationalité belge, sous cet angle, c’est une sorte de must. Le fait que les amis belges de Roland s’interrogent sérieusement sur sa démarche est symptomatique de cet étrange masochisme national qui s’efforce d’intérioriser le mépris naturel des grandes nations qui nous entourent. C’est injuste ; en réalité nous sommes en avance.

    Cher Roland, cher Bernard, moi je vous soutiens : devenir belge d’adoption, ce n’est pas seulement hyper tendance : c’est " le " choix contestataire par excellence. Devenir belge, c’est choisir d’appartenir à un monde où le surréalisme est roi, qui a décidé qu’avoir une nationalité est un moyen et non une fin ; être belge c’est choisir un pays dont la finitude et la conscience de la brièveté de notre passage sur terre est la marque de fabrique, et qui laisse l’illusoire éternité et vaine grandeur aux grandes nations imbues d’elles-mêmes.

    C’est choisir un pays malade de ses faits divers mais qui en dilue la médiocrité dans l’autodérision. C’est choisir un pays qui ne se prend, lui, pour rien d’autre qu’un pays, et dont les habitants savent que l’important dans la vie n’est pas la couleur d’un passeport, mais tout ce qui déborde du cadre.

     

    François De Smet

     

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    Derniers commentaires

    • de Monique Merci pour votre billet ! Je m'y retrouve assez bien. Je suis aussi d'origine luxembourgeoise et j'ai aussi choisi d'adopter la nationalité belge il y a quelques années. Parce que ma vie et mon avenir sont ici. Ce qui ne veut pas dire que j'ai renié ma nationalité d'origine : je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas en avoir plusieurs ! Après tout, nous sommes tous des êtres multiples et changeants. Les identités figées me font peur ; elles représentent une des plus grandes menaces pour l'humanité aujourd'hui. Lorsque je suis devenue belge, j'ai aussi eu droit à des regards étonnés et à des remarques caustiques. Mais, à vous lire, je suis encore plus fière de l'avoir fait ! Fière d'être belge, justement à cause de ce côté décalé et surréaliste dont vous parlez si bien. C'est le seul type de fierté nationale acceptable pour moi. Passez le bonjour à votre ami Roland de ma part !

      20-09-2012 12:58 | Répondre

    • de André Comme d'habitude, cher François, c'est du caviar pour les neurones. Toi qui es un grand connaisseur en citations, que pense-tu de celle-ci, de Romain Gary: "le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme, c'est la haine des autres." Tout est dit par Romain et toi, deux grands esprits se rencontrent et tu me connais suffisamment pour savoir que je suis sincère et que je ne me moque pas.

      19-09-2012 15:17 | Répondre

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      François De Smet

  • La chronique de François De Smet 19/09/2012
    • de Monique Merci pour votre billet ! Je m'y retrouve assez bien. Je suis aussi d'origine luxembourgeoise et j'ai aussi choisi d'adopter la nationalité belge il y a quelques années. Parce que ma vie et mon avenir sont ici. Ce qui ne veut pas dire que j'ai renié ma nationalité d'origine : je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas en avoir plusieurs ! Après tout, nous sommes tous des êtres multiples et changeants. Les identités figées me font peur ; elles représentent une des plus grandes menaces pour l'humanité aujourd'hui. Lorsque je suis devenue belge, j'ai aussi eu droit à des regards étonnés et à des remarques caustiques. Mais, à vous lire, je suis encore plus fière de l'avoir fait ! Fière d'être belge, justement à cause de ce côté décalé et surréaliste dont vous parlez si bien. C'est le seul type de fierté nationale acceptable pour moi. Passez le bonjour à votre ami Roland de ma part !

      20-09-2012 12:58 | Répondre

    • de André Comme d'habitude, cher François, c'est du caviar pour les neurones. Toi qui es un grand connaisseur en citations, que pense-tu de celle-ci, de Romain Gary: "le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme, c'est la haine des autres." Tout est dit par Romain et toi, deux grands esprits se rencontrent et tu me connais suffisamment pour savoir que je suis sincère et que je ne me moque pas.

      19-09-2012 15:17 | Répondre

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