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"Revu et vérifié": la Belgique va-t-elle aussi mal que le prétend la N-VA ?

REVU ET VERIFIE | Mis à jour le mardi 10 septembre 2013 à 14h13

  • "Revu et vérifié" revient sur une déclaration, un chiffre, une polémique. Cette semaine, nous nous intéressons au roadshow de la N-VA "Café bij Bracke en vrienden" où la N-VA présente "Het stand van het land", autrement dit "L'état du pays".

    Difficile. Il est très difficile de trouver un observateur de la politique belge qui estimera que la N-VA n'est pas un parti d'opposition efficace au fédéral. Tant à la Chambre qu'au Sénat, les "NVA'ers" sont pugnaces et connaissent leurs dossiers. Le nombre important de députés (avec les collaborateurs parlementaires qui vont avec) n'y est certainement pas étranger.

    A l'aube d'une année 2014 mouvementée sur le plan électoral, la N-VA s'est lancée dans une grande campagne de détricotage de la communication de la majorité fédérale en place. Halte au "gouvernement des bonnes nouvelles"! Tout au long de 16 soirées dans toutes les provinces flamands (et à Bruxelles), l’ancien journaliste vedette de la VRT Siegfried Bracke propose des "faits, des chiffres" et une conclusion : "Pas de gouvernement Di Rupo II ! Le confédéralisme et le socio-économique doivent aller de pair". Une dernière phrase qui tranche avec les propos récents du même Siegfried Bracke, rapidement remis dans le droit chemin par son propre bureau politique, et qui a dû faire amende honorable en s’excusant

    La première édition de ce "Café bij Bracke en vrienden" s’est tenue à Dendermonde, le 2 septembre dernier, devant une caméra de la RTBF. 45 minutes durant, Siegried Bracke présente "l’état du pays". 45 minutes durant, l’ancien journaliste tient en haleine son public à coups de propos forts, de chiffres interpellants, des conclusions cassantes. 45 minutes durant, la N-VA assène une idée simple : "le gouvernement en place masque la vraie situation de la Belgique"*.

     

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    RTBF - © Tous droits réservés

    L’exposé de Siegried Bracke commence par un chiffre choc : celui de la dette belge. 104,5% du PIB, c’est exactement ce qu’indiquait Eurostat, cet été. La dette belge est un problème structurel. Le graphique ci-dessous, émanant de l’agence de la dette, montre l’évolution de la dette, depuis le fameux "Plan global" du gouvernement Dehaene I, et les sacro-saints (à l’époque) critères de Maastricht/de convergence qu’il fallait (tenter de) respecter pour espérer entrer dans le club des pays prenant part à la monnaie unique, l’ECU, ancêtre de l’Euro. 

    Mais ce que ne dit pas la N-VA, c'est qu'entre 1993 et 2008, comme le montre le graphique de l'agence de la dette ci-dessous, sous des gouvernements successivement rouges-romans (socialiste-démocrate chrétien), arc-en-ciel (libéral-socialiste-écologiste) et violette (libéral-socialiste), la dette a quasiment fondue de moitié. Avant de re-dépasser la barre des 100%, en raison du sauvetage de plusieurs banques (Fortis, Dexia, KBC, etc.). Mais on le verra plus tard, si cette exposition du problème de la dette se justifie aisément, il doit néanmoins s’accompagner d’une certaine dose de nuance.

    Agence de la dette

    Agence de la dette - © Tous droits réservés

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    Siegfried Bracke continue son exposé en égrenant trois "bombes à retardement", qui seront les principaux chapitres de son intervention : la situation de Dexia, la dette, et le financement des pensions.

    La dette

    Siegfried Bracke le reconnait, du bout des lèvres : notre dette n’a pas augmenté dans les mêmes largeurs que celles des pays qui nous entourent. Mais le sénateur N-VA ne détaille pas l’évolution des chiffres qui est pourtant très interpellante.

    Comme on le voit sur ce graphique, les pays voisins, comme l’Espagne, ou même la moyenne des 17 pays de la zone Euro se rapprochent, parfois dangereusement, du taux d’endettement de notre pays. Ce qui semblait une perspective inimaginable pour un pays comme la France en 2000, n’est plus aussi irréaliste. Sans aller aussi loin, les Pays-Bas ont vu leur dette augmenter de plus de 55% entre le début de la crise financière (46,3% du PIB) et aujourd’hui (72%).

    Si on se penche sur le bilan du gouvernement Di Rupo en la matière, il n’y a pas de quoi rougir. Si ce n’est l’Allemagne, tous les autres pays ont vu leur dette augmenter de ± 10% entre 2011 et 2013. Là où le gouvernement belge n’a vu augmenter sa dette "que" de 5,4%, d’un PIB, qui plus est, largement inférieur à ses voisins. Un élément de nuance assez important, à mettre au crédit de l'équipe Di Rupo.

    Ajoutons un point qui n’est pas non plus évoqué par la N-VA : une baisse spectaculaire de notre "spread", autrement dit le différentiel de taux entre la Belgique et l’Allemagne lorsqu’il s’agit d’emprunter sur les marchés financiers. Même la FEB le reconnait. C’est un élément de poids lorsqu’il s’agit de juger de la crédibilité d’un pays. Or, à la veille de l’accord de gouvernement Di Rupo, en novembre 2011, le spread s’établissait à 368 points. La Belgique empruntait à 5,8%. Aujourd’hui, la Belgique emprunte à 2,731%, après avoir vu ce taux descendre sous les 2% en avril dernier

    Reste un élément indubitable résumé en une phrase par Siegfried Bracke : "La dette d’aujourd’hui sont les impôts de demain". Mais cette maxime vaut également pour nos voisins. Et bien plus que par le passé.

     

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    Belgium is back

    Le télescopage avait été cruel, en janvier dernier : Elio Di Rupo vantait les mérites de notre pays, des intérêts notionnels, à Davos. "Belgium is back" claironnait-il. Et au même moment, en Belgique, on apprenait la fermeture de la sidérurgie liégeoise. Décision prise par des champions des intérêts notionnels : ArcelorMittal. 

    La N-VA reprend donc ce slogan pour illustrer la croissance plutôt molle depuis la mise sur pied du gouvernement Papillon. Sigfried Bracke ne s’appesantit pas sur ce graphe, et surtout, ne parle pas des pays qui nous entourent, car, la Belgique fait au moins aussi bien, voire mieux que ses voisins.

    Dexia

    Pendant près de 10 minutes, Sigfriend Bracke développe l’idée selon laquelle Dexia est une "bombe à retardement". Le sénateur N-VA revient sur les éléments déjà connus : la garantie de 40 milliards (sans rappeler que cette garantie a été baissée après renégociation avec les Français), l’opacité entourant le coût réel de Dexia (Sigfried Bracke donne un chiffre, 6,6 milliards, qui émane de la Cour des comptes... française, vu qu’en Belgique, on ne connait pas le réel coût, ce qui interpellant) et insiste lourdement, via un sujet de l’émission de la VRT TerZake, sur les responsables : le Premier ministre Elio Di Rupo (en sa qualité d’ancien administrateur de Dexia), mais aussi l’un des géniteurs du cartel CD&V/N-VA, l’ancien Premier ministre Yves Leterme, sans oublier "l’architecte" (dixit le reportage) du sauvetage de Dexia, Didier Reynders. Le même qui, ce lundi 9 septembre, dans De Morgen, trouve que "le message [socio-économique] de Sigfried Bracke sonne bien".

    Il est un fait que Dexia restera, pour encore de longues années, un fardeau pour l’Etat belge. Mais le gouvernement Di Rupo n’en est pas responsable au premier chef et a déjà réussi à légèrement limiter l’exposition de notre pays.

    La Belgique et ses voisins

    Sigfried Bracke enchaîne avec une série de chiffres et de graphiques concernant le chômage, tant en Europe qu’en Belgique. Dans les deux cas de figure, c’est au sud que la situation est la plus mauvaise. C’est indéniable. De plus, le sénateur raille "le gouvernement des bonnes nouvelles" en dégainant des titres de presse évoquant les 610 000 chômeurs. A noter que l’ancien journaliste de la VRT convient bien que l’évolution du chômage belge n’est pas aussi mauvaise que celle de la France ou des Pays-Bas. Mais il insiste sur l’écart avec l’Allemagne, qui grâce au "socialiste" Gerhard Schröder, a pu massivement faire baisser le chômage.

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    Nouvelle comparaison européenne, ci-contre, cette fois-ci concernant l’augmentation des dépenses publiques : malgré les difficultés budgétaires, la Belgique a augmenté ses dépenses publiques de 25,2% depuis 2007. Le tableau n’est pas sourcé (bien que Bracke évoque un peu plus tard Eurostat). Pourtant, les chiffres Eurostat sont différents. Si on calcule l’évolution des dépenses publiques par rapport au PIB (ce que fait en premier lieu notre Institut des comptes nationaux), on obtient ce graphique-ci.

     

    Une augmentation importante, mais pas aussi différente que celle de la France ou des Pays-Bas. Petite nuance, donc.

    Le vieillissement de la population

    Lorsque Sigfired Bracke évoque la problématique des pensions, c’est un boulevard. L’ancien journaliste insiste sur "l'occasion manquée" par la "violette", le gouvernement Verhofstadt II. Le fonds de vieillissement, mis en place en 2001 (sous "l’arc-en-ciel", donc) est "vide", dira même le sénateur N-VA. Fin 2012, le fonds avait 19 milliards en caisse (alors qu’il n’a pas reçu un centime entre 2007 et 2009). Largement insuffisant pour le défi budgétaire que représente le paiement des pensions et l’allongement de la vie (à laquelle est la N-VA est "favorable" glissera le Gantois, ce qui sera quasi la seule blague de la présentation). Et à croire un économiste de la VUB, le fonds était tout simplement vide. La conclusion est directe : "nous sommes parmi les pays les moins préparés au choc du vieillissement."

    Notons qu’à aucun moment, Sigfried Bracke n’évoque la réforme des pensions du gouvernement Di Rupo, votée fin de l’année 2011.

    L’emploi

    Les Belges ne travaillent pas assez longtemps. Le taux d'emploi des jeunes est déficient. Ces constats sont connus. Dans son programme de gouvernement, l’équipe Papillon les érigent en priorités.Ce qui n’empêche pas la N-VA d’en remettre une couche.

    Le slide suivant est interpellant : Sigfried Bracke explique que plus la pression fiscale sur le travail est faible (en jaune à gauche), au plus le taux d’emploi est élevé (à droite en noir).

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    Les chiffres ne sont pas sourcés. Nous avons croisé les chiffres d’Eurostat, tant sur la fiscalité sur le travail, que sur le taux d’emploi. Et force est de constater que notre tableau est légèrement différent, tant sur la fiscalité que sur l’emploi. Certains esprits pourraient penser que ce tableau** est un petit peu "trop beau pour être vrai".

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    Le slide suivant (ci-contre) est intéressant : il est question du taux d’emploi des migrants. Passons sur le fait que pour illustrer la migration, la N-VA fasse appel à la photo d’une (supposée) Iranienne quand la première communauté "migrante" du pays est italienne, talonnée par les Français et les Néerlandais. Sigfried Bracke évoque le taux d’emploi plus faible des "migrants" en Wallonie en posant, ironiquement la question : "[Les Wallons] sont-ils plus racistes que les Flamands ?" Reste une inconnue, selon Sigfried Brack : "Pourquoi n’entend-on jamais parler de ces chiffres ?" Plusieurs études existent sur la question (IWEPS, le monitoring socio-économique). Reste que le sujet n'intéresse guère.

    La fiscalité

    Ironie toujours, en français dans le texte : "On ne touche pas aux classes moyennes." La N-VA revient sur un fait établi : la charge fiscale sur les Belges. Et effectivement, le célibataire, comme le couple sans enfant, seront les plus taxés du monde dans leur catégorie. Le Gantois ajoute aussi que le couple avec deux enfants se voit également décerner la médaille d’or de la taxation. Un discours déjà entendu dans la bouche de Bart De Wever, et déjà nuancé l’an dernier, sur ce même site.

    Sur la fiscalité, la N-VA joue sur du velours : le coût du travail, la différence entre le salaire brut et le salaire net en comparaison avec nos voisins, la hauteur du salaire brut belge, tout cela est connu, tout cela est débattu, entre gouvernement et interlocuteurs sociaux. Ce sont des problèmes structurels (que Sigfried Bracke qualifie de "PS economie") auxquels l’équipe Di Rupo n’a pas encore donné de réponse. 

    Risque de pauvreté, pensions trop basses, la N-VA "n’en rate pas une" : ces faiblesses du système belge sont répétées, encore et encore. On notera que la N-VA donne des chiffres concernant Bruxelles, sans les sourcer, alors que le Service de lutte contre la pauvreté estime que l’échantillon bruxellois ne donne pas tous les gages de fiabilité.

    Ce roadshow se termine avec une série de constats, non sourcés : la Belgique compte le plus grand nombre de policiers par habitant en Europe (Eurostat a d’autres chiffres), le plus grand nombre de fonctionnaires s’occupant des impôts (la précision est importante, vu que selon l’OCDE, il y a plusieurs pays qui ont un nombre de fonctionnaires plus important), le plus grand nombre de mandataires politiques par habitant (pas improbable vu la lasagne institutionnelle belge, mais quelle est la source de ce constat ?). De derniers chiffres sur la baisse des exportations belges, le coût du travail et l’augmentation des faillites, termineront de saper le moral des derniers résistants : "Voilà l’état du pays. (...) Je ne pense pas que mon analyse aurait été différente si j’étais resté journaliste." La présentation se termine par la conclusion, attendue : "Le pays a besoin de changer. Et ça passe le confédéralisme, une réforme de l'Etat menée de pair avec le socio-économique. L’un ne va pas sans l’autre. Nous ne voulons pas d’un gouvernement Di Rupo II". 

    Conclusion

    La N-VA a réalisé un travail de compilation solide. Si un observateur attentif des vicissitudes de la chose politique belge n’y apprendra pas grand-chose, pas mal de spectateurs de ce "roadshow" pourront, au minimum, y trouver la source de pas mal de réflexion. On l’a vu, si un certain nombre d’éléments soulevés par Sigfried Bracke sont conformes à la réalité, d’autres conclusions sont plus discutables. La responsabilité du gouvernement n’est parfois pas vraiment engagée sur un certain nombre de faiblesses du système belge exposé par la N-VA. 

    Il est impossible de répondre de façon binaire à la question "La N-VA exagère-t-elle ?" Assurément, une importante quantité de chiffres sont bel et bien issus d’organisations internationales. Mais tous les tableaux ne sont pas sourcés. De plus, un certain nombre de points soulevés par la N-VA ne sont pas la conséquence de l’action du gouvernement Di Rupo, mais émanent de décisions prises par le passé. Néanmoins, il y a un certain nombre d’éléments soulevés par la N-VA qui ne souffre pas de discussion. Mais souvent, il y a également lieu d'apporter une certaine nuance à l'argumentaire du premier parti de Flandre.

    Mais surtout, il manque à ce "Café bij Bracke" des solutions. Nombre d’experts, de politiques, d’interlocuteurs sociaux, ont déjà mis en lumière ces problèmes. Quelles solutions la N-VA propose-t-elle ? Quelle est la définition du confédéralisme ? Motus pour le moment. Mais il est certain que les réponses à ces deux questions vaudront très cher, le dimanche 25 mai 2014.

    Himad Messoudi

    *Nous n’avons pas été en mesure de mettre la main sur les données concernant tous les slides de la N-VA : ainsi, nous n’évoquerons pas le différentiel entre économies et nouveaux impôts, le coût du ticket modérateur, l’efficience des services publics, la moyenne OCDE des allocations chômage, ainsi que les exportations.

    **Une précédente version de ce tableau évoquait l'Autriche, au lieu du Danemark.
     
    "Revu et vérifié", c'est également une séquence dans l'émission "Revu et corrigé", tous les dimanches, 11h20, sur La Une, suivi de Mise au Point
  • "Café bij Bracke en vrienden", lundi 2 septembre 2013 à Dendermonde
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    "Café bij Bracke en vrienden", lundi 2 septembre 2013 à Dendermonde

    NICOLAS MAETERLINCK - BELGA
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    • "Café bij Bracke en vrienden", lundi 2 septembre 2013 à Dendermonde

      "Café bij Bracke en vrienden", lundi 2 septembre 2013 à Dendermonde

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    • Agence de la dette

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