Les faits sont les ennemis du peuple

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

L’économie américaine a engrangé 10,3 millions de créations d’emplois pendant le second mandat du Président Barack Obama, ou 214 000 par mois. Cela a fait passer le taux de chômage officiel en dessous des 5 pourcent, et un nombre important d’indicateurs laisse à penser qu’en fin d’année dernière, nous étions tout proches du plein emploi. Mais Donald Trump insistait sur le fait que ces bonnes nouvelles sur le front de l’emploi étaient "bidons" et que l’Amérique, en fait, souffrait de chômage de masse.

Puis est arrivé le premier rapport sur l’emploi de l’administration Trump, qui ressemble fort à la continuation de la tendance précédente, avec 235 000 créations d’emploi. Et l’administration veut s’en attribuer le mérite : le porte-parole de Trump a déclaré que les chiffres de l’emploi "étaient peut-être bidons par le passé mais ils sont désormais bien réels".

Les journalistes ont rigolé – et ils devraient avoir honte d’avoir ri. Car ce n’était vraiment pas une blague. Les États-Unis sont désormais gouvernés par un président et un parti qui ne peuvent accepter l’idée, fondamentalement, qu’il y a des faits objectifs. A la place, ils veulent que tout le monde accepte l’idée que la réalité, quelle qu’elle soit, c’est ce qu’ils disent.

Nous sommes donc censés croire le président s’il affirme, à tort, que le nombre de gens présents lors de sa cérémonie d’investiture était le plus grand jamais enregistré ; s’il prétend, de manière délirante, que des millions de personnes ont voté de manière illégale pour son adversaire ; s’il insiste sur le fait que son prédécesseur a mis ses téléphones sur écoute, sans preuve aucune.

Et il ne s’agit pas simplement de nourrir la vanité d’un seul homme. Si vous voulez voir à quel point son attitude peut faire du mal à des millions de gens, jetez un œil à son projet de réforme du système de santé.

L’Obamacare a conduit à un fort déclin du nombre d’américains sans aucune assurance santé. L’on peut prétendre que le déclin aurait dû être encore plus important, qu’il pourrait y avoir des embûches à venir, ou que nous aurions pu mieux réussir. Mais la réalité des réussites de la loi ne devrait même pas poser question, et vous devriez vous inquiéter des conséquences du Trumpcare, qui affaiblirait de manière drastique des éléments clefs.

Pourtant, les républicains sont en plein déni en ce qui concerne les avancées récentes. Le président de la Heritage Foundation considère que les effets positifs de l’Affordable Care Act ne sont que "de fausses informations". Ce weekend, à Louisville, le Vice-Président Mike Pence a déclaré que "l’Obamacare n’avait pas tenu ses promesses envers les habitants du Kentucky" – et ce, dans un État dans lequel le pourcentage des gens sans assurance est passé de 16,6 à 7 pourcent lorsque la loi est entrée en vigueur.

Et pour ce qui est de l’impact probable du Trumpcare – eh bien, ils ne veulent absolument rien savoir.

Lorsque le Congrès envisage une loi majeure, normalement, il attend que le Congressional Budget Office "chiffre" la proposition – pour estimer ses effets sur les recettes, dépenses et d’autres cibles clefs. Le Congresional Budget Office (CBO) n’a pas toujours raison, mais son historique est très bon comparé à d’autres prévisionnistes ; plus important encore, il s’est toujours montré soucieux de conserver une neutralité politique, et donc, agit comme un élément de contrôle important sur les vœux pieux motivés par la politique.

Mais les républicains ont passé le Trumpcare en force grâce à des comités clefs, littéralement en pleine nuit, sans attendre le chiffrage du CBO – et ils se couvrent en dénonçant le Budget Office par avance, puisqu’il va probablement trouver que ce projet de loi ferait perdre leur couverture santé à des millions de gens.

La vérité c’est que tandis que le Budget Office s’est déjà trompé sur certaines choses concernant la réforme de santé, dans l’ensemble il s’est plutôt bien débrouillé pour prévoir les effets d’un nouveau projet très important – bien mieux que ces gens qui l’attaquent aujourd’hui, qui prédisaient des désastres qui ne se sont jamais produits.

Et quelles que soient les critiques que l’on peut avoir à l’encontre du chiffrage à venir, il sera certainement bien meilleur que cette assomption ridicule de Tom Price, le secrétaire à la Santé et au Service à la personne, selon laquelle "personne ne sera moins bien financièrement parlant" après un projet qui abaisse de manière drastique les subventions et augmente les premiums pour des millions d’Américains.

Mais il ne s’agit pas vraiment de savoir qui fournira les analyses les plus susceptibles d’être correctes en termes de politique de santé. Il s’agit de Trump et compagnie, qui attaquent la légitimité de quiconque met en question leurs affirmations.

En d’autres termes, le CBO est dans la même position que les médias, qui sont, d’après les déclarations de Trump, "les ennemis du peuple" – et pas, quoi qu’il puisse en dire, parce qu’ils peuvent se tromper, mais parce qu’ils osent le contester sur quelque chose.

"Ennemi du peuple", voilà bien entendu une expression qui est liée, historiquement, à Staline et à d’autres tyrans. Ce n’est pas un hasard. Trump n’est pas un dictateur – en tout cas pas encore – mais il a clairement des penchants totalitaires.

Et une bonne partie, peut-être une majorité de son parti est ravi de le suivre, acceptant même la plus étrange des théories du complot. Par exemple, une grande majorité des républicains croit les accusations fondamentalement folles de Trump quant au fait qu’Obama l’aurait mis sur écoute.

Ne faites donc pas l’erreur de considérer l’attaque contre le Congressional Budget Office comme n’étant qu’une dispute technique. Cela fait partie d’un combat bien plus vaste, dans lequel ce qui est vraiment en jeu, c’est de savoir si l’ignorance est une force, et si l’homme à la Maison Blanche est le seul détenteur de la vérité.

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